Un tableau célèbre sous le nom de La Cour de Henri III appartenait à Madame Estrangin, à Aix[16]. Il est daté de 1874. C’est un épisode de la Dame de Montsoreau : des femmes parées jouent sur une terrasse avec des seigneurs et des chiens, entre des draperies répandues, des perroquets, de Véronésiens écroulements de vaisselles et de fruits. Et le Triboulet qui, du fond de la toile, préside à cette scène, occupe la place d’un galant abbé de Cour, complaisamment supprimé par le peintre au nom d’un scrupule religieux.

[16] Acquis depuis par M. Boussod.

Le Musée de Lille possède deux toiles de Monticelli, tué, on ne sait par quelle erreur, longtemps avant sa mort, toujours par les dates inscrites aux cadres.

Je possède quatre belles études de Monticelli : Les Reîtres, sur le fond d’un paysage de décor, zébré de hachures, de balayures d’un vert d’émeraude et de turquoise morte, que ponctue d’une blessure orangée un reste de soleil couchant, à droite, dans le ciel, un groupe de trois personnages, une ribaude entre deux reîtres magnifiques et corpulents, tout pleins de morgue, de redondance et de rodomontade. Elle, au chaperon emplumé, décolletée, toute en brocart et velours, tient à sa droite le plus gracieux de ces deux galants, steppant de la jambe gauche, dans son maillot clair, en sa trousse bouffante, sous son feutre à plume et son manteau d’un rouge vif. L’autre, plus épais, en sa veste d’un vert riche, ressemble fort, sous sa barbe rousse, à Monticelli lui-même. Il est escorté de son chien, gauche comme un mouton de « crèche », et ses brodequins sont du même ton orangé que la plaie ouverte dans le ciel.

Viennent ensuite Les Colombes. Quatre belles jeunes femmes dans un parc. L’une d’elles, une rousse, s’accoude à un vase de jardin, d’où ruissellent des roses. Deux autres, aux cheveux châtains, s’appuient l’une à l’autre comme en une confidence. La quatrième, la blonde, assise de profil sur la droite du tableau, est la vraie charmeuse de colombes. Ces oiseaux l’entourent, familiers, à ses pieds, sur son épaule et dans ses bras refermés. Deux lévriers, l’un clair, l’autre foncé, assistent à la scène. Et par une anomalie fréquente dans les tableaux de ce peintre, le ciel semble plutôt nocturne, tandis que l’atmosphère est diurne, et que les personnages sont dévorés d’une ardente lumière solaire.

La troisième peinture devrait s’intituler Les Premiers Pas, tant l’intérêt de quatre jeunes femmes réunies dans un parc se concentre sur deux enfants, debout devant elles, et notamment une fillette dans l’attitude à la fois rigide, importante et craintive d’un marmot qui, pour la première fois, se tient tout seul debout sur ses petites jambes. Les deux inévitables chiens sont ici deux bassets, toujours différents de robes. La scène se passe au pied d’une statue à vaste socle, dans un beau parc aux ombres d’écaille brune, qu’ensanglante un soleil couchant somptueux et tragique.

La quatrième ébauche, la plus curieuse, représente la fin d’une soirée de gala ; seigneurs et dames, rassemblés sur une terrasse, écoutent chanter un bouffon en habit citron, qui se détache sur un fond d’un intense vert-bleu, lequel oppose aux tons roux dont les groupes sont baignés par la lueur d’invisibles flambeaux, la froide clarté d’un clair de lune. Je l’intitule : Fantasio.

Nommons encore, parmi les collectionneurs de Monticellis : M. Mesdag, peintre de marine Hollandais ; M. van Thorne, de Montréal, et nombre d’amateurs étrangers.

Ne parlons que pour mémoire des Monticellis signés Diaz par des vendeurs peu scrupuleux ; l’avenir se chargera de rendre à chacun ce qui lui appartient ; le savoir, le goût, chacun reconnaîtra les siens.

Une mention spéciale pour un tableau religieux exécuté par Monticelli dans des conditions particulières. C’est dans l’église d’Allauch, petite ville des environs de Marseille, que l’artiste a consacré cette peinture à la mémoire de sa fiancée, Rose Aubanel, morte en sa vingtième année. Le panneau représente une gloire, dans laquelle la jeune fille, toute vêtue de blanc, s’élève vers le ciel, sans cesser d’être étendue, portée et contemplée par les anges. Quelques-uns d’entre eux sont à la ressemblance de parents et d’amis de la jeune morte.