Quant au portefeuille édité par Boussod et Valadon, et contenant vingt-deux lithographies, d’ailleurs belles, exécutées par le pauvre Lauzet d’après les peintures de Monticelli, je dirai que le projet en fut aussi téméraire que le serait celui d’un lithographe, lequel tenterait, avec son noir et blanc, de nous donner une idée de la Corne d’or, ou d’une éruption du Vésuve.
Les anecdotes sont nombreuses touchant notre peintre ; elles sont ressassées par les ana locaux : j’y renvoie le lecteur. Citons-en deux, plus inédites. La première nous renseigne bien sur son caractère. Un riche négociant de ses amis lui paraît soucieux. « Embarras d’argent ? » fait Monticelli. L’autre ayant acquiescé, l’artiste lui tend gravement une pièce de deux francs, et, sur un sourire de son ami : « Quoi, s’écrie-t-il, tu n’as pas besoin de quarante sous, et tu te plains ? Moi, quand je les ai, je suis riche ! »
La seconde m’est contée par un collectionneur qui en tremble encore. Monticelli, sur la fin de sa vie, et sans doute un peu exalté, visitait la galerie de cet amateur. Après des marques d’admiration fort judicieusement témoignées à des peintures d’intérêt divers, on arrive à une aquarelle de la facture la plus savoureuse. Et le peintre de s’écrier : « Ah ! celle-là est trop belle, il faut que je la mange ! » Ce disant, il se mit en devoir de dévorer le tableau dans lequel sa morsure resta marquée.
Ce n’est pas seulement par le sujet d’un grand nombre de ses tableaux que Monticelli mériterait d’être assimilé à l’auteur des Fêtes galantes. Le premier de ces traits prouve qu’il lui ressemblait aussi de bonhomie, et quelques-uns de leurs portraits offrent des parités d’expression, sinon de figure. Ceux de nos poètes auxquels je comparerais encore Monticelli seraient, pour certaine guise, Ponchon, pour certain air de visage, Armand Silvestre.
Celui de nos peintres, en lequel je retrouve magistralement amplifiées, quelques touches de Monticelli, c’est Albert Besnard, bien notamment en son beau portrait de Réjane.
Mais les meilleurs tableaux à rapprocher de ceux de ce coloriste étonnant, tous, enfants, nous les avons faits, et je les revois dans mon souvenir. Au chaud de l’été, nous écrasions, entre une planchette et un fragment de vitre, lobélias, calcéolaires, géraniums, tous les tons les plus fulgurants du jardin, et nous nous complaisions des heures à contempler, fascinés, les éblouissants ensembles ainsi obtenus, composés de fleurs broyées.
Ces tableaux, les filles de la campagne qui nous apprenaient à les faire, les appelaient des paradis, et c’est en effet l’un d’eux que Notre-Dame de la Salette avait commandé aux enfants, Mélanie et Maximin, afin d’y reposer ses pieds et d’y pleurer à son aise. Les personnages divins peuvent bien quelquefois venir pleurer sur la terre, leurs yeux daignent s’y promener sur nos maux, mais leurs pieds doivent être séparés du terrain poudreux ou fangeux par un portatif morceau de paradis qui les isole. Les iniquités ne souillent pas les yeux qui les contemplent, mais les pas qui s’y complaisent et s’y égarent…
II
L’Inextricable Graveur.
Rodolphe Bresdin
« Pour végétation, souffrent des arbres dont l’écorce douloureuse enchevêtre des nerfs dénudés. »
Mallarmé.