« Il vivait à Toulouse, dans une maison basse, au milieu d’un jardin (M. Fourès en précise à peu près l’emplacement). Cette habitation, mal recrépie, sale, en désuétude, ressemblait plutôt à une étable qu’à la demeure d’un artiste ; elle était divisée en deux pièces. Celle où il travaillait avait, pour tous meubles, une table, une mauvaise couche et trois chaises. Dans un coin, des fagots, au-dessus desquels voltigeaient librement des oiseaux de différentes espèces, qui étaient dressés. Sur un signe du maître, ils se perchaient ou quittaient les branches. Dans l’autre pièce, on voyait de nombreux pigeons et lapins dont Bresdin faisait aussi l’éducation. C’était, paraît-il, pour lui, après son travail, le plus agréable des délassements. Il avait plaisir à commander à tous ces animaux… » Et comme on s’étonnait de son dénûment, il s’en déclarait surpris : « J’ai, disait-il, du pain, des fruits de mon jardin, et la meilleure des boissons… » une eau de source dont il exaltait le mérite, affirmant « qu’elle contenait une infusion bienfaisante des diverses feuilles qui y tombaient. »
Nous entendrons pourtant résonner, un jour, dans la correspondance de Bresdin, le lamento de ces cruelles années.
Je note maintenant une nouvelle similitude entre Bresdin et Monticelli.
On se souvient de celui-ci, se rendant vers le soir, aux Allées de Marseille, dans l’espoir d’y rencontrer, devant quelque café, l’acheteur de sa toile du jour. De même, Caillou sort tous les soirs, se rend, Place Lafayette, au Café de la Comédie, et chaque fois « muni d’un dessin qu’il met en vente. »
« Je n’ai pas de pain, donnez-moi ce que vous voudrez », répond-il à un amateur, au sujet d’un dessin, dont il reçoit quarante francs. Mais l’ouvrage, cédé, pour le double de cette somme, le premier acquéreur en veut faire bénéficier Bresdin, qui refuse. Il refuse de même les quatre cents francs que lui offraient deux Anglaises, pour un sujet fini, à la condition qu’il en retirât un cochon de premier plan, dont l’aspect leur déplaisait. — « Ce cochon, répondit fièrement Caillou, fait tout le mérite de ma composition. Je ne déshonorerai pas mon art ! » — Et deux jours après, il s’estime heureux de vendre cent cinquante francs le même travail, à un amateur moins exigeant ou plus compréhensif.
Ici se place une histoire de Princesse Mathilde qui n’est guère plaisante. Elle prouve, une fois de plus, qu’il est difficile de faire le bien avec délicatesse.
Un matin de 1853, dans son taudis de Toulouse, l’artiste, assis sur une caisse retournée, l’unique siège du lieu, voit entrer chez lui un gommeux local. C’est le secrétaire de la Préfecture, qui lui apporte quatre cents francs, au nom de la « cousine du tyran ». Pourquoi justement cette somme ? On ne se l’explique pas. L’idée, qui n’en est pas moins généreuse, à l’égard d’un artiste très inconnu, et si besogneux, suscitée par la lecture de Chien-Caillou, a le tort d’être mal formulée. Bresdin entre en fureur, puis en arrangements, et consent (je crois le comprendre, bien que le récit ne précise pas) à accepter l’argent, comme prix d’une commande qu’il livrera par la suite. Mais, quand le scrupuleux obligé se présente, quatre ans après, à l’hôtel Impérial, avec ce trésor, qui valait plusieurs fois le bienfait : « la première épreuve, admirablement tirée, du Bon Samaritain… le pauvre homme était si misérablement vêtu que le concierge ne consentit jamais à le laisser entrer dans la cour ! »
Nous voici maintenant en face du document le plus considérable, qu’il ait, jusqu’à ce jour, été donné de consulter, sur le compte de Bresdin : les dix lettres par lui adressées à son ami Monsieur Justin Capin, de Saint Projet, publiées par M. Fourès, et qui équivalent aux dix paroles de ce crucifié de l’existence.
La première de ces lettres est datée de 1854. Il y parle de « l’amertume de sa position », et, dans le même instant, nous révèle sa propre charité. Pauvre (et quel pauvre !) apitoyé sur un plus pauvre. Il s’agit d’un Polonais, qu’il appelle « pauvre Pologne » et qui vient le trouver pour lui faire comprendre l’état piteux de ses personnelles affaires…