Si j’ajoute que l’auteur (ce qui fut presque prophétique) fait mourir son héros aveugle, sur cette poignante apostrophe : « Ah ! dit-il en poussant un grand cri, je ne vois plus… » c’est que ce Lamma Sabachtani de l’art a précédé telle situation qui nous émeut dans La Lumière qui s’éteint, le beau roman de Kipling.
Rapprochés de moins fantaisistes sources, ces détails semblent acceptables.
M. Alcide Dusolier qui écrit quatorze ans après Champfleury, nous représente Rodolphe Bresdin « d’une honnêteté niaise et sublime ». A vingt-sept ans, il quitte Paris où ces vertus ne trouvent guère plus d’emploi que son talent génial, et dirige vers Toulouse un exode qui nous rappelle celui de Monticelli, vers Marseille, en 1870. Soyons reconnaissants aux pages de M. Dusolier, de nous initier à cette phase caractéristique de la vie du Maître au Lapin. Le compagnon de Chien-Caillou n’est donc ni un mythe, ni une chimère ; Bresdin lui a réellement fait faire, dans ses bras, les deux cents lieues qui unissent Paris à Toulouse ; et ce lapin a conquis sa place au paradis des animaux aimés, sur lesquels s’est réverbéré un peu de l’amour refoulé des grands cœurs solitaires. Pour le moment, Maître et bétail sont arrivés au but. Nous sommes à l’heure où Bresdin s’assure, moyennant cinq francs par an, le loyer d’une de ces cahutes de cantonnier « moitié terre et moitié chaume, qui servent aux paysans, de vestiaire pour leurs outils de labeur. » Il y passe cinq ans, avec son lapin, à se nourrir, soi et lui « exclusivement d’herbes et de légumes, de salade, surtout. Quant au pain, il en mangeait comme les métayers mangent de la viande, une fois par semaine, allant à la ville tous les quinze jours, vendre pour cent sous ou dix francs à quelque brocanteur, un de ses admirables dessins à la plume… » — et, sans doute, contractant dès lors le germe des maux cruels, dont nous entendrons le gémissement plus tard.
Au bout de ces cinq années de stage à « s’asseoir avant d’entrer, aux portes de la ville » Bresdin y pénètre et aussi dans le luxe. « Pour la première fois, depuis cinq ans, il couche dans un lit… le propriétaire l’a vu, par deux fois faire cuire un morceau de bœuf, sur quelques branches mortes ramassées dans le verger. » Et le voilà installé dans son recoin qui lui semble royal, — d’ailleurs, selon son goût, — à « travailler, inconnu et admirable » suivant la juste expression de son historien d’alors, entre son lapin et une rainette, qui constituent, en ce temps-là, toute sa famille.
Telle est la phase de l’existence de Bresdin que nous donne à connaître M. Dusolier.
Un autre biographe lui succède ; car le sort qui paraît se divertir à fomenter les étranges formes de pareilles destinées, leur suscite des commentateurs dont le dire se retrouve à point nommé, tel qu’un modeste, mais effectif évangile.
Celui dont je parle, fort précieux dans l’exégèse de Bresdin, ce fut une brochure de Monsieur A. Fourès, publiée à Carcassonne, en 1891.
Un peu diffuse, et d’ailleurs, fort heureusement, sans prétention, elle se contente de nous fournir des renseignements dont plusieurs sont importants, et, quelques-uns, inappréciables. Débarrassés des répétitions ou d’inutiles commentaires, et joints aux sûres observations desquelles nous avons fait le triage, ils renforceront les traits de caractère déjà observés, complèteront la figure.
Rodolphe Bresdin est né le 12 août 1822, de Denis Bresdin et de Geneviève Françoise Buisson, à Monrelais (Loire-Inférieure). « A vingt ans, déjà, dans le faubourg Saint-Marceau, il habitait un grenier, un galetas plutôt, qu’il partageait avec des chats, des lapins, des poules, faisant lui-même sa cuisine, lavant son linge en un recoin, gravant devant sa fenêtre, dans les heures nombreuses où il n’allait pas à la tannerie. »
Ceci est un retour au motif amplifié de Chien-Caillou et de son bétail, dont nous allons suivre l’accroissement et le développement. Écoutez plutôt :