Le badin conteur aurait bien pu tout d’abord, peut-être, remercier l’artiste vrai, « l’esprit aux mille souterrains, creusé dans le roc, comme le tombeau d’un pharaon », selon l’expression de Banville ; l’homme à l’âme profonde, qui lui fournit l’occasion de se tailler un petit succès dans un lambeau de ses prodiges. Mais le léger Champfleury est bien trop occupé à se faire valoir plus ou moins naïvement, aux dépens du puissant Bresdin qui n’en a cure, pour s’apercevoir de la monstrueuse maldonne qu’il prend sur soi d’accréditer, et qui, une fois de plus, a comme surprenant, comme déplaisant effet, d’illustrer le moucheron, au détriment du lion lumineux ; de nous faire admirer non loin d’un petit Mont-Blanc, un Perrichon démesuré.
Tels sont les redressements dont il importe de rebouter à temps les opinions faussées, ce qu’on appelle un peu trop complaisamment : les légendes ; de remettre à leur place respective, ceux qui se sont assis autour du festin, au gré de leur gloriole ou de leur modestie. Et c’est peu, pour l’évangélique bonheur de dire à cette dernière : « mon amie, montez plus haut ! » que d’assumer de gaieté d’esprit et de cœur, le tri difficultueux et peu rémunérateur des disjecta membra d’une renommée encore hésitante et diffuse.
Ceci dit, ayant bien établi qu’il fut longtemps plus qu’abusif de faire s’élever Chien-Caillou, et Champfleury lui-même, au-dessus du niveau de Bresdin, ramenons l’opuscule, trop vanté, à de plus exactes proportions, et laissons-lui proférer ce par quoi il vaut et prévaudra, c’est-à-dire le peu qu’il contient de la haute personnalité de son héros véritable et vénérable.
Chien-Caillou, on le sait (Champfleury ne le dit pas) n’est autre que la corruption, à travers le langage des ateliers et le charabia des concierges, du nom de Chingackgook, un personnage de Cooper. Ce sobriquet, Bresdin semble l’avoir réellement reçu de ses camarades, au cours de son bref apprentissage chez les peintres. Une gravure de Bresdin porte, inscrit au mur d’un cabaret : « Chingakgouk, bon vin, sert à boire et à manger. »
La nouvelle, je ne fais que la rappeler ; elle est à lire et, pour beaucoup, elle est lue. Son début s’accuse du moins véridique : « Cette histoire si gaie, si folle, si amusante, aura germé toute gonflée de larmes, de faim, de misère, dans l’esprit de celui qui l’écrira plus tard. »
Il en résulte, titre deux fois glorieux, que Bresdin fut une sorte de Villon, compliqué de Verlaine. Dégageons-le de ces circonstances un peu trop « amusantes », et dont il ne paraît point que le récit l’ait amusé, personnellement.
Bresdin-Chien-Caillou devenu graveur, après avoir débuté tanneur, habite « une chambre de quarante francs par an ». Elle est meublée d’un lit de miséreux, et d’une échelle à « marches plates servant d’étagère », sur laquelle repose un rudimentaire attirail d’aquafortiste : quelques planches, des aiguilles fixées à des baguettes et un pot de cirage, pour tirer les épreuves. Un échelon est encore occupé par un lapin vivant, modèle et compagnon de Bresdin, qui lui valut ce nom de Maître au Lapin recueilli par un des historiens de l’artiste, Monsieur Alcide Dusolier, lequel en a fait le titre de sa biographie. — Un troisième et dernier élément du mobilier de Caillou, consiste en une estampe authentique de Rembrandt. Et le graveur vit de carottes et de pain de munition, qu’il partage avec son lapin, dans cet aérien taudis.
Un brocanteur juif y fait son entrée, découvre et exploite le génie du cénobite-gueux, et lui achète cent sous ses griffonnages, « quelque chose d’allemand primitif, de gothique, de naïf et de religieux », qu’il revend deux cents francs en les faisant passer pour d’anciennes gravures. « Pour comprendre les eaux-fortes de Chien-Caillou, il fallait être savant. La plupart des gens n’y auraient rien vu ; les véritables amis de l’art y découvraient un monde. Jamais la pointe ne s’était jouée d’autant de difficultés. »
Ainsi s’exprime la nouvelle de Champfleury, réduite à ce qu’elle fournit de contribution pour l’histoire de Bresdin.