« Je vous annonce que je vais partir pour la Nouvelle-Orléans, dans deux mois, au plus tard ; je devais partir le 20 septembre, mais ayant appris que la fièvre jaune avait commencé son apparition, je retarde mon voyage — d’autant plus volontiers que, voulant emmener toute ma famille, je suis obligé d’attendre que mes efforts pour me procurer la somme nécessaire, aient été couronnés de succès.

Quelques personnes m’ont assuré que, mettant en loterie quelques gravures et quelques dessins, je pouvais espérer une partie de mon passage, réussir et arriver à mon but. En conséquence je viens vous soumettre la situation, et vous prier, comme un de mes plus anciens amis, de me venir en aide en ce moment, afin de ne pas être obligé de partir seul. Car je suis décidé à partir quand même, tous mes renseignements me faisant espérer de pouvoir réussir là-bas, ou aux environs. »

Mais toujours l’auteur de tant de Fuites en Égypte voit se refuser à lui, cette fuite en Amérique tant désirée.

C’est seulement après 1871, qu’il s’embarque avec les siens, pour le Canada. De ce voyage — qui sans doute ne fut pas heureux — nous ne connaissons guère que le retour : « Il y a dix ans (vers 1876) dans une brasserie fréquentée par les peintres — écrit Paul Arène en son Paris Ingénu (Un Vieil Artiste) — près d’une gare, quelques amis s’entretenaient de Bresdin, depuis longtemps disparu et qu’on croyait mort, quand précisément Bresdin entra chargé de paquets, suivi de sa femme, de ses six enfants et d’un nègre. Bresdin, comme on revient d’Asnières, s’en revenait du Canada, où il était allé chercher fortune. »

Ce que nous avons vu se dérouler dans l’intervalle, ce sont les souffrances ; et ce que nous avons vu surgir c’est la famille, qui n’est pas sans les aggraver.

La famille, dans la correspondance qui nous occupe, et nous instruit si fort, fait son apparition avec l’étonnant baptême dont il a été question. Suivons-la : « Bresdin, selon un de ses chroniqueurs, n’éprouva jamais pour sa femme d’autre sentiment que celui de la reconnaissance. Il la sentait malheureuse à cause de son caractère étrange, et en souffrait beaucoup. » Une lettre de 1862, touchante d’espérance combative, s’exprime ainsi :

« J’ai déjà passé un traité avec une Revue (La Revue Fantaisiste) : deux petites eaux-fortes par mois à cinquante francs chaque. — Voilà donc une petite base pour l’avenir de ma petite famille. — Je m’ennuie affreusement tout seul et j’ai beaucoup à travailler ; il me tarde de pouvoir faire venir la pauvre Rosalie et la petite, qui doivent bien s’ennuyer aussi. »

En 1865 :

« Je vous annoncerai que j’ai un nouvel et quatrième enfant qui, cette fois, grâce à Dieu, est un garçon ; qu’il a un mois, paraît très bien portant, que les autres ne vont pas trop mal, ainsi que la mère…, que, de plus, moi et Rosalie nous sommes mariés depuis huit jours, à la mairie de Bordeaux, et à la chapelle de Saint-Projet, nom que j’ai choisi en pensant à vous et en souvenir de notre amitié. »

En effet, le 9 décembre 1865, eut lieu, à Bordeaux, le mariage de Rodolphe Bresdin et de Rose Cécile Maleterre, née à Albi (Tarn), le 26 mars 1831.

Quant aux souffrances, remontons-en le calvaire poignant. La plus cruelle de toutes est cette lumière qui s’éteint, assimilant Bresdin, je l’ai dit, au héros de Kipling.