« Dieu, qui n’oublie pas les siens, a bien voulu me donner un peu plus de chance que par le passé, au moment où les yeux m’ayant abandonné encore une fois, et où les soucis, les infirmités, les privations et la maladie m’avaient réduit à une condition pire que jamais, ayant quatre enfants en bas-âge, à substanter et entretenir. Étant très malade et ayant les yeux tout à fait ruinés depuis longtemps, je me suis démanché l’épaule, il y a une vingtaine de jours : j’en souffre beaucoup. La vue m’abandonne, j’en souffre et travaille trop péniblement pour espérer jamais rien de bon pour mes enfants, d’un tel état de choses.

« Une recrudescence de ma vieille maladie m’a cloué, encore une fois sur un lit qui n’est pas de roses. Le médecin qui me soigne m’a dit que mon état était très grave, car, depuis longtemps, j’avais le cœur noyé dans le pus, les poumons et la rate très malades ; que la saison n’étant pas propice pour me soigner, il allait provisoirement me faire subir un petit traitement préparatoire (!) qui consiste d’abord en vésicatoires, qui m’enveloppent tout le corps comme une cuirasse, depuis les aisselles jusqu’aux hanches. Les premiers huit jours, j’ai souffert horriblement, surtout de l’inexpérience et de la maladresse du pansage. De plus, j’avale pour la centième reprise, d’affreuses drogues dont l’idée seule me dresse les cheveux sur la tête et me donne des nausées.

« Au printemps, alors que la nature se pare de ses plus beaux habits de fête, et appelle le genre humain à la noce, mon médecin me recouvrira de vésicatoires et m’abreuvera de nouvelles drogues. C’est un médecin qui n’est pas ordinaire : il m’a dit qu’il me tuerait irrémissiblement ou me guérirait. « Je ne quitte mes malades, m’a-t-il dit, que morts ou guéris. » J’espère donc qu’il me guérira d’une façon ou d’une autre. De temps en temps, je vomis de la boue c’est à ne pas y croire…

« Pour comble de chance, comme toujours, après avoir ramassé un peu d’argent, et me crevant, la maladie va me dévorer encore une fois au milieu d’un martyre sans cesse renouvelé. Qu’est-ce que la vie, surtout une existence comme celle que je mène depuis deux ans ? Avant, je n’étais pas heureux, certes, mais au moins, j’étais bien portant, tandis que j’ai souffert, depuis, des maux inimaginables. Si j’en réchappe de ce coup, je veux aller à cinq cent mille lieues… »

Encore une épître :

« Les yeux ne veulent pas dessiner du tout ; ils sont de plus en plus divergents, et écrire une lettre, cela suffit pour me les arracher. »

Enfin, cette lamentation, proférée de l’hôpital Necker, en avril 1870 :

« La bataille a duré 48 ans, à moins d’un miracle, elle va se terminer, la paix va se faire.

« Les derniers bataillons de l’ennemi se préparent à charger ; sondes, scalpels, bistouris, s’apprêtent à se ruer sur mon corps déjà si las et si fatigué. Les derniers combattants se réunissent pour un dernier et décisif effort. Comme s’il en fallait tant que cela pour m’abattre !

« Non, il n’en faut pas tant, je suis trop bas, et il y a trop longtemps que cela dure. Jamais je ne pourrai supporter toutes ces tortures.

« Les malins se consultent, jettent déjà un coup d’œil satisfait sur leur ferraille ; tiens-toi bien, vieux Caillou !

« A dix-huit ans, je suis déjà venu ici, aveugle, et Dieu sait, et peut seul savoir ce que j’y ai souffert. A quarante-huit ans, j’y reviens. Hélas ! pourrai-je encore y revenir ? »

Le miracle a lieu, et c’est un honneur, pour Courbet, d’avoir organisé alors, au profit du pauvre ressuscité, une soirée à bénéfice, en laquelle j’aime encore à saluer le nom d’Agar.

Deuxième Partie

Arrivons à l’œuvre de cet innocent damné.

Banville s’en montra, de bonne heure, le commentateur passionné et inimitable.

C’est le 15 juin 1861, dans la Revue Fantaisiste — dont Bresdin devint le collaborateur, en cette même année, pour une série de gravures de format un peu exigu et dont la périodicité ne pouvait convenir à sa fantaisie, — que le Maître des Odes Funambulesques nous donne une transposition de l’art du graveur, qu’il décrit d’une écriture aussi fouillée que les originaux de ces planches touffues.