« Voici un enthousiasme, une âme, un poète, un fou, un génie, une pensée, qui m’étonne, me trouble et me fait rêver de longues heures : Rodolphe Bresdin. Ses dessins à la plume, ses lithographies où la pointe et le crayon s’unissent pour produire des effets prestigieux, sont des mondes à étudier, minutieux, compliqués, énormes, imposants par leurs masses hardies, détaillées jusqu’à la démence, et rivalisant avec la nature par l’infiniment petit, recherché jusqu’à l’atome. »
Et plus loin :
« Autant vouloir compter les roseaux, les chardons, les brins d’herbe, les oiseaux, les animaux farouches, les nuées bizarres, les villes inouïes qui fourmillent dans un dessin grand comme la main signé Rodolphe Bresdin. » — « Il a vu, poursuit l’écrivain, ces Babels de troncs et de feuillages, ces demeures de lianes… ces marais de verdure… » Il a entendu « le bruit imperceptible de la feuille qui pousse… » en un mot, il a dit « la forêt, les minutieux enfantillages de ses jeux, les formidables excès de ses délyres… » et il est, comme Dürer « un espion des forces vives de l’incommensurable Nature » dont le mystère s’est révélé pour lui.
« Du champignon vil jusqu’à l’oiseau ivre d’éther, de l’oiseau à l’archange ailé, une chaîne d’êtres non interrompue relie les cercles de la création ; du bout de votre bâton vous déchirez ce champignon hideux ; il se divise en une nuée d’insectes qui, en noires peuplades, s’empare du sol ; ce champignon est végétal, il est animal aussi ; la transition entre la vie végétale et la vie animale nous échappe, comme entre la vie animale et la vie divine. L’eau croupie, la pourriture engendrent des âmes ailées ; il existe une ressemblance effrayante entre le regard des lacs et celui des prunelles humaines, les racines sont des monstres qui rampent sous la terre, les branches ne peuvent que se ressouvenir de ces poses d’animaux féroces qu’elles affectent, et ne peuvent les avoir apprises dans leur vie immobile. »
Voici maintenant une à tout jamais inimitable description de l’œuvre maîtresse de Bresdin connue sous le titre peu motivé de Bon Samaritain, car, ajoute Banville : « n’en déplaise au prodigieux artiste dont la lithographie m’emporte, brisé, dans son fabuleux rêve et m’éblouit moi-même, avec ses toutes petites blanches nuées volant en pleine lumière, sous les autres nuées moins lumineuses, et sur lesquelles se découpent des branches capillaires, trouvées dans le prestige flottant et faites de rien, je ne puis prendre au sérieux le sujet qui a servi de prétexte à cette composition écrasante… »
Jugez plutôt :
« Tâchons pourtant, lutte insensée ! de donner une idée initiale vague de ce travail immense.
« Sur le premier plan une eau dormante et des végétations inextricables : chardons, roseaux échevelés et enchevêtrés, troncs difformes, monstrueux, épouvantables, aux branches recroquevillées, bossues, aiguës, affectant des poses de reptiles, animaux-branches ouvrant des gueules féroces ; en les regardant mieux, un monde d’animaux s’y cache : oiseaux, reptiles, singes ironiques. Au bord de l’eau dormante, de grands oiseaux rêvent gravement. En pleine lumière, une hydre aux cent griffes, aux cent gueules, aux crocs hideux, aux bras tordus ; non, c’est un tronc d’arbre aussi, mais quelle abominable douleur a pu lui inspirer de si hideuses tortures ? Puis le tertre herbu, feuillu, écrasé de frondaisons noires ; les singes y pullulent, l’œil sanglant des hiboux y éclate comme un trou de flamme, des branches en éventail, en panaches, des astres aux visages de soleil, des palmes folles de joie y chantent l’hymne fulgurant de la végétation triomphante ; puis, formant deux coulisses gigantesques et démesurées, qui laissent voir derrière elles la toile de fond lumineuse, deux masses d’arbres noirs, où, plus nombreuses que les étoiles célestes et que les grains de sable du fond de la mer, toutes les feuilles, millions de milliards de feuilles, par le sortilège d’une magie inouïe, se voient, se comptent, formant comme des figures larges et gracieuses, et sur les plus hautes branchettes, dans les hauteurs infinies du ciel, sur les petites feuilles qui naissent à peine, de petits oiseaux passent et volent, et on les voit, et l’œil les suit, ailes égarées dans ces vertes dentelles végétales d’une ténuité vertigineuse, qui se découpent sur l’azur lumineux où se condensent des vapeurs fécondantes. Elles-mêmes, ces grandes masses d’arbres se débattent sous des branches mortes qui, élancées devant elles, les serrent, les étreignent, boas tordus dans l’air, serpents aux bonds furieux, monstres dentelés et griffus ; l’une de ces branches a tout à fait l’air d’un serpent ailé ouvrant sa gueule sanglante où elle brandit un dard enflammé ; ici le rêve prend corps, la nature violée livre son secret, et avoue enfin qu’elle n’est qu’un entassement de monstres déchirants, occupés à s’entre-dévorer. Au-dessus de la composition énorme, un ciel fouillé, tourmenté, minutieusement découpé en nuées qui, comme chez Albert Dürer, ont chacune sa physionomie et son allure, océan éthéré où chaque vague est vivante et doit avoir un nom. A côté des larges masses d’arbres, d’autres masses plus légères, découpées avec la délicatesse d’un réseau de veines, et enfin, au loin, dans la pleine et sereine lumière, une ville démesurée elle-même, forêt de pierres, grande comme la forêt d’arbres… »
J’ai cité tout le morceau, parce que, je l’ai dit, il défie à jamais toute velléité de description de la même œuvre sous son ciel pommelé. J’ajouterai seulement cet unique détail omis, que Bresdin a placé visiblement, sur le corps même du quadrupède, le monogramme de sa signature.
Longtemps après, Huysmans écrit à son tour les lignes suivantes :
« Le Bon Samaritain, un immense dessin à la plume, tiré sur pierre : un extravagant fouillis de palmiers, de sorbiers, de chênes, poussés tous ensemble, au mépris des saisons et des climats, une élancée de forêt vierge, criblée de singes, de hiboux, de chouettes, bossuée de vieilles souches aussi difformes que des racines de mandragore, une futaie magique, trouée au milieu par une éclaircie laissant entrevoir, au loin, derrière un chameau et le groupe du Samaritain et du blessé, un fleuve, puis une ville féerique escaladant l’horizon, montant dans un ciel étrange, pointillé d’oiseaux, moutonné de lames, comme gonflé de ballots de nuages. — On eût dit d’un dessin de primitif, d’un vague Albert Dürer, composé par un cerveau enfumé d’opium… »
Quant à l’ouvrage de M. Henri Béraldi sur les graveurs du XIXe siècle, tel est son jugement à propos de la même œuvre :