« Moitié vision étrange des anciens maîtres, mais aussi moitié travail de patience comme en exécutent les prisonniers : c’est ce que les artistes expriment pittoresquement en disant que c’est « noix de coco ».


Voici, en outre, quelques pièces que la possession me met fréquemment sous les yeux, et qui vont nous permettre de classifier les motifs d’inspiration de l’artiste.

« O feuillage, tu m’attires ! »

Ce mystérieux vers de Hugo pourrait servir d’épigraphe à une notable part de l’œuvre de Bresdin. Ce ne sont pas les moins éloquentes de ses planches, celles où des arbres de toutes essences, notamment des bouleaux aux blancs troncs satinés, prennent naissance entre ces rocs et s’entrecroisent au-dessus d’une eau qui les mire. En ce moment même j’admire trois de ces eaux-fortes, dont deux sont datées de 1880. Une fraîcheur y règne ; ce sont des sous-bois aimés pour eux seuls, sans rien d’horrifique ni d’autrement mystérieux, que du mystère des sites ombreux, recueillis, solitaires.

La troisième de ces eaux-fortes non peuplées que du frisson de l’air, de l’onde et des ramures, est un état inachevé, fort propre à nous laisser entrevoir le travail du graveur ; les branches s’y étreignent comme des tentacules ligneux ou des pattes de crustacés ; de plus troublantes, qui revêtent des aspects quasi-humains, semblent s’enlacer corporellement, et composent des groupes amoureusement condamnés à ne s’aimer qu’à travers l’écorce.

Tout autre est celle qui suit, peut-être un ressouvenir du voyage d’Amérique, et comme un frontispice de forêt vierge ; un inextricable fouillis de branchages circulairement enchevêtrés de frondaisons et de lianes à l’entour d’une vague trouée qui s’éclaircit au centre, telle que, parmi les épineux empêchements des difficultés et des obstacles, une lumineuse orientation vers l’inconnu, une perspective sur l’espérance…

Mais l’horizon se déchire en ces deux paysages plus rocheux, nous laissant apercevoir, dans le premier une ville biblique, laquelle pourrait bien être Sodome, sur laquelle va s’entr’ouvrir ce ciel follement fuligineux, qui balaie au-dessus des nuées échevelées et sulfureuses. — Le second, plus calme, abrite deux plus paisibles cités, blotties en des rentrants, au pied des monts, au bord des eaux.

C’est encore dans un paysage rocheux tout embrumé d’obscures vapeurs, que l’humanité fait son entrée sous forme de ce chevalier sur sa blanche monture. Il sonne du cor dans la direction du manoir dont les tourelles couronnent une éminence ; et sa poésie est la même que celle qui nous émeut dans le Retour du Chevalier, une des plus pénétrantes compositions de Boeklin. — Un troisième paysage rocailleux de plus grandes dimensions, sert de décor à un bain de femmes. — Un nouveau bain de femmes, celui-là plus poétique et plus Océanien, groupe comme de jeunes Otahitiennes, entre des vols de colibris, sous la verdure veloutée des palmes. Rarahu, et ses compagnes, au ruisseau d’Apiré, vingt ans avant Loti.

Pénétrons dans les susdites villes, autre domaine de Bresdin qui se plaît à démesurer fantasmagoriquement (et sans trop pourtant les sortir du réel) de normandes ou bretonnes demeures, à ériger en mitres les toits des maisons au-dessus desquels les clochers d’église percent des ciels aux nuages ressemblant à des boucles défrisées. — Encore un lieu de prédilection pour la pointe de notre graveur, ce sont des fermes aux couvertures de chaume dépeignées, et surmontées de cages à pigeons, fort bizarres ; au devant, les palis d’un maigre verger, une mare où s’abreuve le bétail, autour de laquelle des poules picorent et des marmots piaillent.