Ou sait que l’agriculture fut un des rêves de la vie de Bresdin, qui s’en distrait à dessiner de telles métairies : « Faire de l’agriculture, objet de tous mes vœux », écrit-il dans une lettre de 1866. « Car Bresdin, ajoute Paul Arène, toujours bon gré, mal gré, ramené au gîte, toujours interné par la nécessité entre Montmartre et Montparnasse, eut toujours la même idée fixe : être colon, s’établir aux champs, dans un pays où les champs ne coûteraient rien, vivre de la vie paysanne, défricher, piocher au soleil, boire l’eau des sources, et partager avec sa famille, les oiseaux de l’air et les bestioles des bois, de grosses tranches de bon pain bis qui sent encore la terre et le blé. » Et l’écrivain conclut sur le pittoresque tableau de l’essai de colonisation d’un grenier, tenté à Paris par Bresdin : « Champs ensemencés, arbustes, gazons, légumes, parmi lesquels s’ébattaient poules et lapins, merles et moineaux, rien n’y manquait, pas même la cabane habitée dans un coin par notre colon… quand, sur la plainte du locataire d’en dessous, l’expulsion fut signifiée. »
Une des plus mystérieuses planches est celle que Bresdin lui-même intitulait Arcachon, du titre banal d’un lieu qui, sans doute, lui fournit le motif de cette illustration singulière. C’est, en effet, de prime abord, un vulgaire châlet de bains de mer, qu’on a sous les yeux, un chef-d’œuvre de constructeur local, avec, par places, toute la gauche implacabilité d’une épure. Mais cette niaiserie architecturale ne fait que mieux valoir les détails curieux qui, peu à peu, surgissent, troublants et pleins de hantise. Des tourelles s’érigent, des vitraux s’entr’ouvrent, des balcons, tels que des corbeilles, s’emplissent de femmes aux costumes orientaux et aux longs voiles. Des oiseaux voltigent dans le ciel bouclé, et parmi les denses feuillages. Une grille close règne au-devant de l’immeuble de rêve. Sur le premier plan, une pastourelle, sa quenouille à la main, son marmot à ses trousses, garde tout un troupeau de bêtes aumailles et de leurs chiens, d’ânes et de brebis, et tout un poulailler dispersé, jusqu’aux poussins qui viennent d’éclore. Et tout ce monde velu et emplumé, marbré des taches blanchâtres d’une énigmatique clarté qui frappe la façade du châlet comme d’une rongeuse pâleur de clair de lune, se tient aux abords de cet habitacle féérique et bourgeois, prisonnier derrière sa grille.
Je possède une variante du même motif, en laquelle le châlet tourne au castel ; les sultanes y sont devenues des dames à hennin, entourées de seigneurs et de pages ; et, sur le devant, le troupeau de tout à l’heure, a fait place à des cavaliers emplumés, à des varlets sonnant du cor parmi leurs chiens. C’est un moyenâgeux départ pour la chasse sur l’air de :
« Assez dormir, ma belle,
Ta cavale isabelle
Hennit sous les balcons ; »
mais que sauve de banalité le génie du Maître. Détail curieux : l’épreuve, sur une sorte de faux vélin, est une de celles mentionnées par Champfleury, tirées au cirage. Elle est datée de 1869.
Viennent ensuite de ces intérieurs Flamands pleins de jambons suspendus, de chapelets de saucisses et d’oignons, de claies, d’éclisses et de volumineux « pots-beurriers » coiffés d’un blanc papier ficelé, qui s’enfument dans la région supérieure du dessin. Cent accessoires du dernier fini s’entassent, au-dessous d’une image de Madone, sur la tablette encombrée et quasi débordante de cette cheminée de campagne : miche entamée, chandeliers, quinquet, pipe, tricot hérissé d’aiguilles. Et, devant l’âtre, une paisible famille de villageois, auprès du lit abrité et de son pot de chambre. Bresdin a varié plusieurs fois cette page domestique.
Passons du réel au mystique, avec une grande lithographie, de 1883, baptisée par Bresdin : la Pêche Miraculeuse. Au-dessous d’un ciel plein d’oiseaux, dans lequel toute une perruque Louis XIV semble s’être débouclée, des montagnes hérissées d’architectures Ninivites. Et, sans que se délimite la naissance de l’eau ni l’achèvement des récifs, des bateaux ont cargué leurs voiles, devant tout un peuple en train d’amener à soi des poissons étranges.
Des pieux sujets, Bresdin semble avoir, entre tous préféré la Fuite en Égypte. Il y voyait sans doute divinisé son propre rêve de familial voyage.