Je possède, en diverses grandeurs, en successifs états de lithographie et d’eau-forte, six variations autour de ce thème. Les jeux du ciel et de l’eau, des rocs, et surtout des branchages, modulent, autour du groupe auréolé, de linéaires symphonies. Les deux plus belles sont d’aspect bien différent : celle-ci, paisible, parmi la luxuriance d’une végétation d’Orient, sous l’entrecroisement noueux des rameaux vêtus de feuilles ; celle-là (l’épreuve d’un noir velouté que Bresdin lui-méme dénomma la Vigoureuse) triste, en un paysage d’hiver, sous le fer forgé des branchages nus, image de la mort, au-dessus d’un torrent, image de la vie. Il semble que cette gravure soit la reproduction du dessin décrit par le numéro 2, du catalogue cité par M. Fourès.

La Comédie de la Mort suit de près et emboîte justement le pas ; moins intéressante, elle fut plus célèbre et plusieurs fois décrite. On sait : des squelettes entourés de larves de Tentations ; masques de rameaux noueux, grimaces de racines, grouillantes bestioles aux impossibles anatomies. Un sage médite en sa grotte, un miséreux s’affale, hébété ; et vainement, Jésus, nimbé et invitant, désigne un ciel trop plein de nuages.

Écoutez encore Huysmans :

« La Comédie de la Mort, de Bresdin, où dans un invraisemblable paysage, hérissé d’arbres, de taillis, de touffes, affectant des formes de démons ou de fantômes, couvert d’oiseaux à têtes de rat, à queues de légumes, sur un terrain semé de vertèbres, de côtes, de crânes, des saules se dressent, noueux et crevassés, surmontés de squelettes agitant, les bras en l’air, un bouquet, entonnant un chant de victoire, tandis qu’un Christ s’enfuit dans un ciel pommelé, qu’un ermite réfléchit, la tête dans ses deux mains, au fond d’une grotte, qu’un misérable meurt, épuisé de privations, exténué de faim, étendu sur le dos, les pieds devant une mare. »

Et ce sont encore deux actes, ou deux intermèdes de la même comédie macabre, ces deux feuillets jadis publiés par la Revue Fantaisiste : deux chasseurs dénichant sous un buisson où elle se tapit, la Mort, qu’ils destinaient à leur proie ; puis, cette Mort assise, se prêchant elle-même à une femme en train d’allaiter, au bord d’une eau attirante et qui l’invite au suicide. J’ai vu, dans une autre collection, une plus convaincante figure de la Mort, à l’égard de cette femme ; elle la persuade en lui tenant un écheveau allégorique du fil de nos jours. Et quand, dans une suivante gravure, la Mère s’est pendue avec son enfant, la Mort s’en réjouit en violonant.

Voici encore un curieux Combat antique. Un César lauré, à cheval, des mercenaires, des prisonniers, toute une forêt d’hommes, de lances et de casques, traités par Bresdin avec l’enfantine et méticuleuse virtuosité qu’il apporte au rendu de ses forêts véritables. Une guerrière orientale, en turban, à cheval, l’épée à la main, dans un défilé, suivie de peuplades et de troupes. Enfin, le très compliqué et naïf frontispice de la Revue Fantaisiste.


J’ai gardé pour la fin, dans le compte rendu de cette petite collection, le tirage d’ailleurs récent et défectueux, (d’après une pierre retrouvée) d’une lithographie qui me livre la clef d’un épisode, dont voici le roman comique.

Des circonstances que je dirai tout à l’heure, m’ont mis entre les mains une bizarre correspondance adressée à Bresdin, par un M. Hippolyte de Thierry-Faletan, demeurant à Paris, 67, avenue Joséphine, auteur (!) de fables, qu’il s’est mis en tête de faire illustrer. M. Dusolier sert d’intermédiaire ; le prix convenu est de cent francs pour un frontispice, et d’un total de deux cents francs pour quatre autres dessins. Il est vrai que l’auteur est aussi ignorant de la syntaxe que de l’orthographe, confond une apostrophe avec un accent aigu, et rédige des phrases de cette tournure : « Si le travail que vous me ferez sera aussi consciencieux que vous me le dites dans votre lettre, ma conscience ne me permettrait guère de vous faire tort d’un centime. »

Une épreuve de la Comédie de la Mort est envoyée par M. Dusolier, au fabuliste, qui répond à l’artiste : « C’est une fort belle œuvre ; puissiez-vous, Monsieur, vous inspirer de mes quelques fables, et me faire d’aussi jolies (!) compositions, et tout aussi bien exécutées. » Et ce disant, il adresse à son illustrateur une espèce d’ébauche (car il dessine aussi !) indiquant par à peu près la composition du frontispice.