Monsieur Mauclair, une fois épanchée, poétiquement et affectivement, la funéraire libation de son personnel regret, nous livre de caractéristiques formules de l’art de son Maître : « Le langage parlé, à ses yeux, n’avait aucun rapport avec le langage écrit » et il demeurait « courbé sur un manuscrit jusqu’à ce qu’il ne restât qu’une condensation de rêve et de style. » Des citations développées et bien choisies viennent corroborer ces justes expressions, de « leur syntaxe elliptique et très concentrée ». Le démon de l’ellipse, ce mot avait déjà été prononcé assez anciennement, sur le propos de Mallarmé par un physiologiste qui, naturellement, en conclut à une forme de l’aphasie.

Je préfère les conclusions de nos jeunes[19] commentateurs, plus poétiques, plus respectueuses, peut-être plus vraies, en tout cas plus touchantes, de ce désir d’admirer au moins autant qu’on avait aimé, cette œuvre dont nous entendons Monsieur Gide nous affirmer qu’elle « s’illumine tout entière à qui veut bien la pénétrer intimement, lentement, pas à pas, comme on entre dans le système clos d’un Spinosa, d’un Laplace, ou dans une géométrie. » Je goûte fort aussi cette réflexion de Monsieur Mockel : « Qu’on ne soutienne pas que cela n’est point de la langue la plus strictement Française. Les grammairiens n’ignoraient aucune de ces tournures qui mirent tant de gens en désarroi, car ils leur ont donné des noms : l’ellipse, la synchise, l’apposition, la syllepse, l’anacoluthe, et l’on peut croire qu’ils n’auraient pas inventé des mots de cette espèce, si l’on n’en avait eu besoin. »

[19] Ils ne le sont plus. C’est dire l’âge de cette étude.

Examinons la question à notre tour, et cherchons à la circonscrire : le but de toute lecture étant d’instruire et de faire réfléchir, bien avant que de divertir, tout lecteur qui se laissera rebuter par l’érudition enseignante et la précieuse linguistique de la Tentation de Saint Antoine ou d’Émaux et Camées, par exemple, méritera pour le moins, le titre d’illettré, sans conteste. On n’en pourrait dire autant du lecteur rebuté par l’essai de lecture d’une œuvre de Mallarmé ; ce distinguo est nécessaire. L’ayant établi, il serait indigne de la plus élémentaire bonne foi critique de ne vouloir voir (ainsi qu’on l’a insinué) que d’arbitraires farceurs ou de congénères déments, je ne dirai pas dans les fanatiques du genre (je ne sais s’il en existe, je n’en ai pas rencontré)[20] ; mais dans ceux qui justement affirment, au cours de la difficultueuse et souvent inextricable lecture de Mallarmé, découvrir fréquemment, si ce n’est la plupart du temps, un sens non facultatif, mais indubitablement absolu, maintes fois plein de beauté, de grâce, de profondeur. Qu’il ne se découvre qu’à travers circonvolutions et circonvallations, qui songe à le contester ? Pas plus qu’à en infliger la lecture aux amateurs du style coulant ou, à ces producteurs naturellement compliqués, si justement définis par Gautier dans la préface des Fleurs du Mal, de nous offrir leur pensée tout couramment éclose dans la langue fluide de George Sand. Mais puisqu’il se trouve tant de chalands pour l’écriture diluée, tant de poètes et de prosateurs pour les satisfaire, on reconnaîtra bien aux écrivains alambiqués et aux lecteurs de même acabit, le droit de se rencontrer et de se complaire. Surtout, puisqu’en fin de compte, je l’ai dit, le sens poursuivi finit presque toujours par se livrer, légitimant ainsi jusque dans leur obscurité maintenue, une foule d’obstructions pleines de promesses. Qui sait si l’actuelle incompréhension ne les maintient pas ainsi comme des réserves de langage, pareilles à ces névés faits de neiges éternelles, dont Michelet prétend qu’ils demeurent là comme des sources prêtes à irriguer le genre humain après des saisons de sécheresse mortelle. Un jour ainsi, quand le courant de la littérature incolore aura emporté et dissipé toutes les idées-mères, on verra fondre et se dissoudre ce langage saturé de concepts, dont la quintessence redonnera du ton aux veules phraséologies.

[20] Ils ont fait leur apparition.

Je ne disconviens pas qu’un cataclysme de bibliothèque n’y soit peut-être nécessaire ; quelques suppressions, par des incendies de librairie, secondés par des disparitions de texte, aboutissant à une de ces formes, de ces tailles tardivement infligées, du fait d’un destin ingénieux, à des œuvres nativement touffues. Publius Syrus offre un exemple éminent de cette adaptation fatidique et posthume. On sait que ce latin auteur de nombreuses comédies ne se survit qu’en fragments émiettés vers par vers, lesquels composent une collection d’aphorismes d’une pure beauté, que peut-être n’aurait pas revêtue à nos yeux l’œuvre totale. Je ne pense pas avec certains que Mallarmé, mort à près de soixante ans, ait été enlevé trop tôt pour avoir accompli son œuvre. Je crois que cet accomplissement, loin d’être parfait par adjonctions, ne pourrait plus, comme à l’œuvre de Publius Syrus, qu’être effectué par des suppressions (Mallarmé n’aurait pas désavoué ce mot), résultant de crises.

J’ai prononcé à propos de l’art de ce poète, deux mots qui le caractérisent bien : alambic et quintessence. Abstracteur de quintessence, s’il en fut jamais ! c’est pour cela qu’il m’a plu donner à cette Étude sur cet alchimiste du verbe, ce titre qui lui convient si éminemment, et que j’emprunte à un antique bouquin d’alchimie déniché dans la bibliothèque de mon savant ami, le Professeur Robin, — qui fut aussi l’ami de Mallarmé : Janua aperta ad hortum regis conclusum : La Porte ouverte au Jardin fermé du Roi.

Tentons une excursion dans ce labyrinthe. Je le comparerais volontiers à un jardin à la Française ; et cette comparaison me mettrait d’accord avec ceux de ses commentateurs qui revendiquent hautement pour son art ce brevet de nationalité et ce titre d’origine. Les ormes et les ifs taillés, les uns en forme d’arceaux, les autres en guise de pyramides, n’en sont pas moins des arbres vivaces, des arbustes à feuilles persistantes. Savamment émondées par la rhétorique, les phrases de Mallarmé n’en composent pas moins des poèmes pensifs, des proses pleines de sève, pleines de rêve et l’on peut dire des tableaux qu’il exécute, comme le fait justement un des écrivains cités plus haut : « Les couleurs y sont toutes contenues, mais de manière qu’on les découvre dans la transparence, et sans qu’un relief les trahisse. »

J’ajouterais, pour reprendre ma comparaison de cette littérature, aux névés, que sous leur forme frigide, les idées y paraissent circuler, telles que des poissons sous la glace.

La même similitude nous reporte vers les sommets : la raréfaction des idées est proche de la raréfaction de l’air ; la condensation des formes, si opaque ici pour la plupart, chose curieuse, évoque fréquemment, chez les initiés, une vision de blancheur, en même temps que de transparence. La raison est que l’obscurité de Mallarmé, ne réside pas dans le choix des mots, tous élus parmi les plus simples, sans recherches de néologismes ni d’archaïsmes, mais dans leur agencement. Des esprits experts en anglicismes, et c’était aussi l’opinion de Rodenbach, prétendent retrouver des tournures anglaises dans la syntaxe de notre auteur, et attribuent à l’enseignement quotidien de l’anglais qui fut, on le sait, sa très digne vie durant, le plus clair gagne-pain de Mallarmé, la déroutante structure de ses phrases.