Munie d’un pareil thème, la lectrice lui faisait rendre des effets qui, pour être singuliers, n’en étaient pas moins fastidieux. Elle invitait à se représenter les clients du Ritz, leur engagement book, à la main, en proie à toutes les combinaisons de la mnémotechnie, pour se rappeler avec exactitude lequel, du jeudi ou du vendredi, était celui qui, pris en défaut, n’aurait offert, aux arrivants déçus, que la triste surprise de rencontrer visage de bois, chez Madame Ganderax, sur le coup de quatre heures.

Cette note, péremptoire dans sa brièveté, excitait aussi la chercheuse: Madame Bulteau, grippée, ne recevra pas aujourd’hui. Une telle image évoquait d’abord les jujubes et le gargarisme, Géraudel et le Rigollot. Évidemment le cas était foudroyant pour charger un avertissement, à ce point tardif et, en somme, hasardeux (il y a des personnes qui ne lisent pas de journaux, et qui font des visites) d’épargner les trajets inutiles. Là encore, que de becs dans l’eau et de nez cassés! Évidemment aussi l’influenzée s’en remettait à la Renommée aux cent bouches de trompetter incontinent, aux quatre coins de Paris et de la banlieue, sa décommande altière et mondiale.

Un tel jeu était assommant; Miss n’en avait cure. Et quand elle consentait à changer de sujet, c’était pour demander l’intérêt que pouvait trouver un quotidien à carillonner (comme des lecteurs à en recevoir l’annonce) que le Comte Arthur de Gabriac, par exemple, venait de «quitter Paris, pour retourner à Nice, en passant par l’Italie»; ou que Mademoiselle Vacaresco, laquelle «met la dernière main à un roman de mœurs paysannes roumaines, commencé depuis deux ans, vient de visiter la Transylvanie en automobile».—Vraiment, qu’est-ce que ça faisait?..

L’Irlandaise en conclut que la «prière d’insérer» avait, suivant elle, porté un coup dangereux à la Presse Française, qui témoignait d’une faiblesse, en prouvant une complaisance à l’innombrable et journalier envoi de tant de vanités, occupées à donner aux nouvelles cosmiques l’aspect de leur petit trantran et le son de leurs borborygmes.

Trop lancé pour s’arrêter en si beau chemin, notre Jonas féminin se mit à prédire la ruine de Ninive. Comment désormais supporter des attaches avec une civilisation dont l’état maladif se trahissait par des soubresauts et des convulsions, que Mademoiselle qualifia d’éclamptiques? Elle en cita quelques exemples et conclut: «On laisse Villiers périr de misère et Verlaine crever de faim; mais Monsieur Carnegie dépense cinq millions pour la création d’un héros pacifique; et Monsieur Chauchard, deux cent mille francs, pour avoir un enterrement Louis XV!»

Elle proclama que deux des maux dont notre temps mourait, c’était l’anticipation des réussites et l’hydropisie des prodromes. Elle basa son affirmation sur de nouvelles preuves. Au-dessous d’un portrait de Bourget, publié plusieurs jours avant sa Barricade, il y avait écrit: «l’Auteur du nouveau grand succès du Vaudeville.»—Qu’en savait-on? à moins de se baser sur le succès des Mauvais Bergers de Mirbeau, ou de la Nietzschéenne de Madame Lesueur?—Supposez que la même rubrique ait été inscrite au-dessous du portrait de Monsieur Prévost, à la veille des représentations de Pierre et Thérèse, qui dut quitter silencieusement l’affiche, après avoir fait le minimum, que serait-il advenu? Rien, il est vrai.—Monsieur Arnaud de Becquières mijote un humble laïus qui, s’il réalise tout ce que lui laissent de chances les moyens d’un orateur de cotillon, unis à ceux d’un conducteur de speechs, ira peut-être jusqu’à mériter l’épithète de «gentil». Avant que ce petit souffle ait eu le temps de s’enfler, un grossissement, à la fois nasillard et phonographique, l’a déjà transformé en orage sublime; ce ne sera rien moins qu’un «événement triomphal». Tout juste le substantif et l’adjectif qu’il aurait convenu d’appliquer à l’apparition du premier volume de la Légende des Siècles!

Ici l’avocate respira, prit un temps, pour s’irriter bientôt après, en lisant que la Duchesse de Rohan écrivait «dans la langue des dieux». Mais comme le compte rendu ajoutait qu’au dernier «Gibou» poétique de cette Dame, on avait entendu Monsieur Crottinet, l’Insulaire en conclut que c’était un des dieux sus-nommés et, tout de suite, cette constatation lui parut remettre les choses au point. Cependant Cassandre, qui succédait à Jonas, s’irrita contre la coupable complicité de la copie gratuite et de la demande d’insertion, qui se mettaient de mèche pour qualifier de «régal littéraire» ce qui n’était que rogatons sans littérature; parlant «du talent que l’on sait» quand il aurait fallu dire: que l’on sait... ne pas être; et de «louanges méritées», quand le langage d’une clef bien pensante aurait suffi à s’exprimer là-dessus. Et l’insertion concluait: «Il faut, une fois de plus, féliciter la Duchesse de Rohan, poète délicat elle-même, des encouragements donnés aux poètes, qui n’ont pas toujours la faculté de se faire entendre...»

La frondeuse rectifia: «Il faut, une fois de plus, blâmer la Duchesse de Rohan des encouragements donnés aux poètes qui n’ont pas de talent, à commencer par elle-même, etc., etc...»

Non, non, cent fois non, poursuivait le discursus de l’énergumène, ce n’est pas mériter des Lettres que d’agir, en ceci, comme le fait cette Dame, c’est mériter des nasardes.

Les poètes, dignes de ce titre, trouvent toujours bien, une heure, le moyen d’élever la voix, quand leur chant vaut d’être entendu. Et cela, heureusement, tôt ou tard, rien ne saurait l’empêcher. Tel n’est pas, à de rares exceptions près, le cas de ceux que fait entendre la Duchesse; ceux-là ne relèvent que du silence et n’ont qu’à y gagner; lui, de même, tant de fois supérieur à l’ébranlement de l’air par des sonorités sans contrôle! Si, au contraire, l’auteur de tant de vers de terre-à-terre (chez qui, je crois, il fréquente, les jours où le thé a l’esprit de ne pas être poétique), obtenait de Monsieur Abel Bonnard qu’il récitât ses belles strophes sur l’Amour de la Maison, par exemple, ce serait «une autre paire de manches», comme dirait Henriette. Mais ce n’est pas tous les jours fête, et surtout pas ceux où les bons poètes qui, c’est plaisant à noter, se rendent volontiers Boulevard des Invalides, en temps ordinaire, se feraient plutôt pendre que de mêler leurs nobles accents à la confusion des langues.