Il y a les fillettes qui jouent à la Madame, les garçonnets qui jouent au soldat ou au cheval et, généralement, tous les enfants, qui jouent à la dînette. Tous ces diminutifs d’actes, sinon plus grands, du moins plus tardifs, ce sont les imitations, les simagrées, pour ne pas dire les singeries de l’âge, de l’armée, de l’équitation et de la cuisine. C’est de la sorte que, chez la Duchesse de Rohan, l’on joue à la poésie.

Le Professeur Dieulafoy, dont l’érudition aurait parfaitement suffi, en la circonstance, fit, un jour, à Monsieur Bourget, la grâce de lui demander un nom pour un simulateur de maladies. L’Académicien répondit: «Pathomime.» Que dirait l’auteur de Cruelle Énigme, si on lui proposait pour le jeu (fort inférieur au bridge et au puzzle) qui se joue, chez la Duchesse de Rohan, le titre de Poétamime?

Mais tout cela n’était que joyeux et, au fond, assez inoffensif, si ce n’est pour celle qui en portait la peine dans le jugement de ses vrais amis, à jamais affligés de la voir sacrifier quelques pouvoirs et d’aimables dons, à ces vaniteuses turlutaines; ce qui était plus douloureux, c’était de lire, plus qu’avec fréquence, avec continuité, le nom de Madame Alphonse Daudet, parmi les assistants de ces «galéjades» que sa présence paraissait justifier, pour les personnes qui ne connaissent pas son goût sévère, sa fine raillerie, et son jugement sans mollesse. Que Mademoiselle Vacaresco applaudisse Monsieur Crottinet, ce n’est qu’assortiment; mais quelle proportion entre le grand nom de Lettres de l’auteur du Petit Chose, et ces petites choses? La méchante se voilait la face. Il n’aurait plus manqué que l’on vît là Madame Judith Gautier!..

Mais, après tout, elle n’eût que suivi, en cela, Monsieur Haraucourt, lequel, s’il admet de voir présider des banquets, soi-disant littéraires, par la Duchesse de Rohan, considérée comme Poète, prouve du même coup, et indubitablement, que ces banquets-là n’ont rien à voir avec les Lettres, même Hottentotes. Et nul n’est mieux à même d’en juger que Monsieur Haraucourt, probe écrivain français.

Car, on ne saurait assez le redire, si la Bonne Dame (qui ne vient, hélas! que pour ça!) n’exigeait pas de gâter le dessert, en s’y faisant servir et resservir ses petits fours poétiques, nulle ne serait mieux qualifiée, pour ce titre de Présidente. On n’en saurait trouver de plus affable. Mais, comme poète, on n’en saurait trouver qui remplisse moins les conditions.

Le tournant était périlleux. La Dame, comme Dame, éveillait de respectueuses sympathies, éminemment justifiées, mais qu’elle brûlait de transplanter incontinent sur le terrain de l’esthétique. Alors, quand elle n’avait pas affaire aux snobs et aux complaisants, ça ne marchait plus. Le fait est qu’elle n’avait pas encore obtenu d’un écrivain, un peu digne de ce nom, l’article apologétique. Monsieur Prévost lui-même, pourtant accessible aux musettes bleutées, faisait la sourde oreille, et le bon Coppée, probablement pressenti, était descendu dans la tombe, sans avoir critiqué Lande Fleurie, ce dont le Bon Dieu lui avait su gré. Il fallait se contenter d’une conférence de Montoya et d’un article de Monsieur Wiener. En revanche, des personnes bien informées affirment que d’importants fragments d’un gros travail sur les Lucioles ont été trouvés dans les papiers légués à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres par Miss Lottie Collins, la créatrice de Tara-ra-boum-de-Hay.

Quoi qu’il en soit, la Scudéry des Balkans (je ne parle pas de la Reine) s’était prononcée dans le sens du déchaînement lyrique.

Une femme, entre toutes respectable par l’autorité de son talent et la dignité de son caractère, se serait, paraît-il, efforcée de faire entendre doucement à la chanteuse des Ajoncs, qu’un peu plus de mesure apparaît désirable dans l’émission de l’alexandrin. Celle-ci aurait répondu: «Vacaresco m’a pourtant recommandé de me laisser aller.»—On la reconnaît bien là cette terrible Fuite en Valachie; elle prêche d’exemple.

Cassandre n’avait plus de salive. Demelly crut devoir venir à son secours, et à la rescousse; il sortit de sa poche un numéro du Matin et se tailla un succès facile en lisant l’article intitulé: La Duchesse de Rohan fait inviter les poètes par son valet de chambre. Cette manière offre des inconvénients. On connaît l’anecdote, la châtelaine distraite, si fort occupée à fêter Monsieur Crottinet, qu’elle se trouve avoir, par mégarde, invité l’Ombre de Verlaine. Contrairement à ce qu’on attendait, cette forme de gaffe d’outre-tombe trouva l’auditrice indulgente, presque favorable. Elle dit simplement que, si la bonne Dame en était à prendre les morts pour les vivants, et Bussy-Rabutin, pour Mademoiselle Rabuteau, on devait trouver plus naturel, désormais, de la voir confondre Victor Hugo avec Victor du Bled, et les Quatre Vents de l’Esprit avec les pets de nonne.