«Ah! que cet entre autres est, pour moi, plein de charmes!...» s’écriait l’Irlandaise, faisant allusion au quoi qu’on die de Molière. «Croyez-moi, c’est à lui que la France reconnaissante et la Littérature obligée doivent le Chambard poétique. Sans lui, on ne nous donnerait à entendre ni Halst, ni Ott, ni Bédarieux, ni Riberolles, ni Nastorg, ni Alibert, ni Boutilleau, ni Boutello, dont les œuvres, jusqu’à ce jour, victimes de la conspiration du silence, jouent, au cours de ces réunions, le rôle du pain à chanter qui fait avaler la pilule. Et cette pilule-là, c’est l’inévitable fragment de Lande Fleurie!»
Peut-être bien tout de même entrait-il, dans ce dessein, quelque chose de fraternel; mais alors, seulement par raccroc. L’auteuresse connaissait par expérience la démangeaison de faire entendre ce qui ne mérite pas d’être entendu; et, du même coup, elle se l’évitait à soi-même, cependant qu’elle l’épargnait à ses coadjuteurs en incapacité littéraire et en infélicité poétique.
Les vrais poètes se passent très bien de dégoiser leurs œuvres; celles-ci contiennent une vertu qui suffit à ceux-là, leur permet d’attendre le légitime succès et la finale réussite. Mais les œuvres qui ne contiennent rien, il faut bien en combler le vide par des bravos fallacieux, pour donner le change sur ce néant.
Certaine incidente du plaidoyer qu’elle avait cité ne trouva pas davantage grâce devant Miss Winter. Il parlait avec un mépris évident des «Duchesses d’Amérique et de Judée, des Comtesses du Pont et du Rant...» Or, ces Duchesses-là, et des deux sortes, nul ne l’ignore et ne songe à l’en blâmer, sont des meilleures amies de la maîtresse de la maison; cependant que, pour la circonstance, Madame de Pont de Gault s’unit à elles, et, peut-être bien, Madame de Rantz de Saint-Brisson. La vierge avocate en fut donc pour ses frais et pouvait même se vanter d’avoir gaffé, comme font les amis plus empressés qu’adroits, qui manœuvrent un pavé pour débarrasser d’une mouche.
Miss conclut l’entretien en condamnant la défenderesse aux dépens et en décernant à l’accusée le titre, d’ailleurs non sans charme, ni sans agrément, de l’«Aubernon couronnée».
La nuit porta conseil. Un retour sur le leitmotiv des invitations après décès trouva, le jour suivant, Mademoiselle de meilleure humeur. Elle convint que le groupe, parmi lequel la Duchesse invitait le défunt à prendre place, rendait, seul, l’engagement indigne d’un tel hôte, littérairement s’entend, cela va de soi. Si, au contraire, la Dame s’était contentée de donner une réception en l’honneur de l’Ombre de Verlaine, qu’elle y eût ajouté quelques Ombres fameuses, son attitude aurait paru digne de se voir assimiler à celle de Louis de Bavière qui, les soirs qu’il faisait organiser, pour soi, une audition Wagnérienne, prétendait que les grands spectres du passé envahissaient le reste de la salle. Un des poètes chers à la Gouvernante avait noté cela, dans une pièce qui méritait au moins le titre de mystérieuse.
C’est égal, si l’on avait invité l’Ombre de Mademoiselle Vacaresco, elle aurait eu du corps, même de la rondeur; et si l’on y avait joint l’Ombre de Monsieur Crottinet, qu’est-ce qui serait resté?...
On en était à ce point d’interrogation, quand le facteur remit une lettre à la bavarde. Ce pli contenait des potins de Paris et, notamment, cette nouvelle qu’un poème de la Duchesse de Rohan, intitulé Le Radeau, allait être récité dans une matinée à bénéfice; mais, à cause du bruit qui se faisait, par anticipation, autour de Chantecler et de son bestiaire, le Comité souhaitait obtenir de l’Auteuresse la permission de modifier légèrement, pour la circonstance, le titre de la poésie et de l’orthographier: Le Rat d’eau.
Tout faisait espérer que la bonne grâce, bien connue, de la grande Dame se plierait, sans difficulté, à cette modification sans importance.