L’expérience n’était pas mieux inspirée. En dépit de l’espoir de rachat qu’avait fait concevoir, une minute, le début de ce petit poème, la pièce finissait de façon quasiment burlesque. Pas un des assistants, sauf Demelly, ne voulut admettre que l’Étrangère et, avec elle, son diable d’auteur, n’eussent inventé la désignation inconvenante du tableau décrit. On connaissait, on admettait, la Vierge au Voile, la Vierge à la Chaise, la Vierge au Chardonneret; mais quel peintre assez dénué de goût, de tact et, disons-le, de piété, pouvait admettre d’intituler une toile religieuse, du nom d’un animal de choux (fût-il le merle blanc des ruminants) indécemment juxtaposé à celui de la Reine du Ciel?—L’incriminée essaya de se défendre en parlant de Dürer qui, lui, avait été plus loin, puisqu’une Madone de ce Maître portait, Mademoiselle l’affirma, le titre encore plus singulier de «La Vierge au Singe».

La riposte était trop forte. Bien qu’appuyée de preuves historiques et de l’assentiment d’un Demelly, la famille ne l’accepta point.

Dans l’espoir de regagner du terrain, l’Insulaire, inclinée à la démence, comme tout ce que Jupiter veut perdre, risqua un dernier enjeu. Elle s’était procuré, on ne sait comment, un des trois cents portraits dont l’auteur de ces fâcheux sonnets composait, dit-on, une galerie posthume. Elle le récita:

«Je vis dans ce qui sert, à Gothon, de figure,
Poindre une expression soudain bizarre et dure,
Intense, sans beauté, profonde, sans grandeur,
Féroce, sans danger, craintive, sans pudeur,
Et je me dis: «J’ai vu, quelque part, ce dosage
De feux éteints... mais ce n’est pas dans un visage.
Cette contre façon de ce qu’est un regard,
Je suis certain d’avoir vu cela quelque part,
Mais où?...»—J’en étais là du mouvement réflexe
Quand bientôt je cessai, Monsieur, d’être perplexe,
Car, c’était, ce regard, j’y pensais tout à coup,
Celui que le trottoir nomme un regard d’égout

Un silence glacial accueillit cette manifestation si parfaitement dénuée de bienséance, de galanterie, de politesse, de décence, de bon ton, de bon goût et de bon sens. C’était complet.

On coupa court à la suite du récital et Miss dut rengainer ce qu’elle avait encore préparé d’un programme décidément mal choisi.

Mademoiselle n’en remplissait pas moins ses devoirs religieux avec exactitude et, il faut lui rendre cette justice, avec une sincérité qui n’était pas apparente, mais qui admettait les accommodements.

A ce propos, Charles fit une observation qu’il se garda bien de communiquer. La grand’messe du village était fort longue, en proie aux hurlements des chantres, à d’interminables prônes, dans une atmosphère assez nauséeuse. Miss Winter qui, sous prétexte de modestie, s’était réfugiée dans un coin d’ombre de la tribune, lisait, lisait, lisait, jusque pendant le sermon, à la malédification d’Henriette. Elle lisait, bien entendu, dans son paroissien, que recouvrait une enveloppe de livre. Qu’aurait-elle bien osé lire d’autre?

Hélas! il faut l’avouer, tout excepté ça! Elle faisait l’oraison, non pas dans Racine, mais dans Rosny, dont elle célébrait les Xipehuz, dans Edgar Poë, dont elle dévorait l’Ange du Bizarre, dans Alfred Jarry, dont elle parcourait Ubu Roi, dans Marc Twain, dont elle goûtait la Peur du Tonnerre.