L’Irlandaise prétendait que l’inattention des écoliers, imputable à la distraction par les regards, non moins qu’à la promiscuité, il est facile de la vaincre, avec le concours de la solitude et la collaboration des ténèbres. Il suffirait donc de pratiquer dans le rocher (pour éviter trop de constructions) autant de niches qu’on voulait instruire d’élèves; toutes ces cellules étant reliées entre elles par des cornets acoustiques, transformés en véhicules de savoir. Ainsi lancée sans entraves dans le cerveau de l’enfant, chaque idée y devait fructifier avec une abondance et une intensité dont Mademoiselle avait évalué les proportions, non sans une précision mathématique.

L’exaltation avec laquelle la Novatrice exposait ses plans avait rallié certains adeptes, malheureusement moins entre ceux, méfiants, qui pouvaient l’aider de leurs ressources, que parmi d’autres, moins réservés, qui devaient l’entraîner à sa perte.

Madame de Gersaint qui l’avait vue, à cette occasion, était demeurée tremblante d’une description, laquelle s’avérait plus voisine du Docteur Goudron, et de sa maison de soins, que proche de Fénelon et de «l’Éducation des Filles».

En ce qui concerne la construction de son collège obscur (lequel devait porter le nom de Black-School), l’Insulaire s’était résolue à consulter un architecte dont les travaux lui avaient paru dignes d’attention, au cours d’une visite à l’Exposition de Peinture. Ce novateur s’appelait Garas et s’était fait remarquer par des épures impressionnantes, mais en apparence inexécutables, qu’il intitulait: «Mes Temples» et qui semblaient moins inspirées par Vitruve que dictées par une table tournante. Il y avait le Temple à l’Industrie, à la Musique, à l’Art Dramatique, à la Vie, à la Mort, à la Pensée (ce dernier dédié à Beethoven).

L’Irlandaise avait jugé qu’un tel homme réaliserait au mieux son projet profond; mais elle ne put rencontrer l’architecte et dut se contenter de l’étude qu’elle fit elle-même des documents exposés. Elle y ajouta un sérieux examen des demeures spirituelles décrites par le médium Sardou: la maison de Mozart et celle de Hahnemann.

Enflammée par ces spectacles, plutôt que munie de ces pièces, elle partit pour la Cordillère des Andes, où des avantages de climat et des facilités de paiement lui rendaient sa tâche moins ardue. Elle comptait sur les éblouissants résultats de sa méthode, en même temps que sur une infinité de prospectus, pour lui rallier l’opinion mondiale, et lui mériter la confiance des familles. Les travaux commencèrent. Mademoiselle les surveillait avec une vaillante allégresse. Les fourmilières et les ruches lui servaient aussi de modèles, et elle avait tout spécialement étudié ces sortes de fortifications que les abeilles inventèrent, dans le but de parer à l’accident nouveau que représentait, pour elles, la venue, d’Amérique, du sphinx de la pomme de terre «extrêmement avide de miel», au dire de Michelet.

«J’abrège,—conclut Henriette, secrètement flattée de l’attention ébahie que lui accordait son auditoire,—au cours d’une de ses visites dans les alvéoles de son futur prytanée, l’infortunée Miss Winterbottom (la Comtesse prononçait maintenant ce nom avec une nuance de considération), l’infortunée Miss Winterbottom fit un faux pas et trouva la mort. Ses restes ne purent être retrouvés; elle avait disparu dans une crevasse, au bord de laquelle on dut se contenter de jeter un peu d’eau bénite et de lancer quelques prières.

«Plusieurs membres officieux de la Société en actions qu’elle voulait fonder se sont procuré son livre d’adresses et nous demandent si nous voulons participer à la continuation des travaux qui restent en suspens.»

«Vous ne comptez pas répondre, je suppose, Henriette...» dit la Marquise.