Quand Hello, à son heure, écrivait la phrase que j'ai prise pour épigraphe de ce volume: «le Monde est un trompe-l'œil immense, épouvantable…» il faisait allusion à un état de choses qui, moins prononcé que de nos jours, offrait sans doute plus de prise à l'hésitation et à l'incertitude.

L'Histoire a toujours été injuste, mensongère, médisante ou calomniatrice. Il nous a fallu réhabiliter Lucrèce Borgia. Gilles de Retz suit la même route. Maître Henri Robert prend la défense de Lady Macbeth et, ce qui est plus important, de Madame Lafarge. Le temps s'acquitte de ces révisions. Mais dans la chronique journalière, comment s'y reconnaître? De quelle manière se comporteront les avocats futurs, à l'égard des accusés d'aujourd'hui? Je ne saurais le dire; ce que je puis affirmer, c'est que les critiques appelés à mettre en balance bien des œuvres léguées par notre époque, et les jugements qu'elles en ont obtenus, se demanderont de quel métal étaient faits ces plateaux sans poids, ou s'ils avaient la danse de Saint-Guy.

J'ai dit que du fait même de leurs excès, l'interprétation de cette chorée des éloges était beaucoup plus facile à faire que du temps d'Hello. Je ne suis pas loin d'ajouter que prendre le contre-pied de la louange promulguée pourrait bien suffire, et tout simplement, à donner, de la chose jugée, l'idée la plus juste et le plus sûr palmarès. A se voir retourner comme un gant, le blâme ne perdrait pas davantage et, pareillement, ne ferait que courir le risque de se retrouver à l'endroit. Mais le blâme connaît sa valeur, par le temps qui court; le discrédit des aromates redonne du prix aux amers; aussi, les mains qui dispensent l'absinthe se montrent-elles plus ménagères que celles qui détiennent l'encens; elles savent que dénigrer, c'est désigner, et le plaisir qu'elles éprouveraient à se venger d'une grâce, disparaît devant la crainte de voir se lever, parmi les témoins accourus au bruit, celui qui dénonce le mérite et récompense la valeur. Ce que l'on a justement nommé «conspiration du silence» non seulement n'est pas hors d'usage, mais n'a jamais été plus en faveur. Seulement ce mutisme-là ne fait pas tout seul toute la besogne, sa sœur naturelle l'assiste, je veux dire la sincère aphasie de l'incompréhension et de l'inintelligence.

D'où il résulte que, si le public y mettait un peu plus de malice, et désirait vraiment être renseigné, il se méfierait de l'irrigateur de compliments, qu'on lui donne pour un narghilé d'honneur. Il se dirait: célébrer le bien n'est guère dans la nature humaine, encore moins dans la nature confraternelle; si donc l'on se décide à louer, c'est, au détriment du trop rare éclat qui éclipserait, quelque petite étoile de moyenne grandeur, de laquelle on croit n'avoir rien à craindre et qui, devant la plus grande partie de son lustre à celui qui la met en lumière, se trouvera ainsi faire, pour celui-là, plus encore qu'il n'a fait pour elle.

Seulement—encore—il y a des déconvenues dans ce genre. Quelquefois la petite étoile, jugée clignotante et inoffensive, reçoit un tel surcroît de scintillement, de cette transfusion de flamme, qu'elle se prend à rayonner beaucoup plus que ne lui auraient permis, ceux à qui elle doit de prendre le rang d'un astre, et qu'elle laisse loin derrière soi, dans un coin obscurci du Ciel.

Un jeune écrivain sagace[3] a bien exprimé cela, quand il parle de «ceux qui se donnent des airs de grande puissance admirative et se mettent à créer de grands hommes, en ayant soin de ne pas les choisir trop humiliants».

[3] Monsieur Julien Benda.

S'il était capable de regarder de plus près, le public se dirait encore: quelle nécessité de formuler, à plus forte raison, de crier d'une œuvre, qu'elle est bonne, quand elle l'est véritablement? Est-ce que cela ne se voit pas de reste? Ce qu'il faut, c'est faire l'appoint de ce qui manque. Il en résulte que la superfétation du dithyrambe, en raison directe de sa fréquence et de son étendue, marquera surtout ce qui fait défaut.

Ajoutez à cela que la plupart des faveurs sont sollicitées. S'il s'agit d'un livre, c'est déjà en demander une que d'adresser le volume aux critiques de profession. Les âmes fières n'y sont pas disposées, moins encore à déchaîner, sur leurs productions appliquées, les grossiers avantages de ce qu'on nomme la publicité.

Donc le témoin, attentif lui-même, raisonnera, une troisième fois, avec justesse, en concluant: puisqu'on se donne tant de peine pour nous faire croire à la qualité de ce qui n'en a pas, la contre-partie de cet effort coupable doit exister quelque part, où notre investigation pieuse et sûre devrait aller chercher ce qui s'estime trop pour demander ce qui lui est dû. Au lieu de cela, plus hagard qu'une taupe frappée de la foudre, au lieu de cela, le lecteur en puissance de thune, guette la bande annonçant un lauréat. Jamais il ne soupçonne les aréopages, et marche fier de se ranger à leurs verdicts. Comment pourrait-il hésiter, d'ailleurs, quand il lit, au-dessous d'un vient de paraître alléchant, un compendium dans le goût de ceci: «c'est le roman d'un cruel amour, éprouvé par une femme de quarante ans, pour un jeune comédien trop joli, dans le décor du Tout-Paris artistique». On sent tout de suite—comme disait Veuillot—que l'on est dans la bonne compagnie.