Je me suis souvent demandé à quoi pouvaient bien servir les coûteuses enseignes qui se dressent près des voies ferrées, ou autres, et qui font se découper un bœuf géant, aux côtés du Baron de Liebig, s'effiler une plume de fer, en l'honneur de Humboldt, s'entre-bâiller une gousse de cacao, sous le portrait d'un stathouder, et se déboucher, sous les auspices d'un magnat échevelé, une bouteille d'eau purgative.

Ce qui dictait mon hésitation en présence de ces phénomènes, c'est qu'il ne me souvient pas d'avoir jamais donné un sol, en échange d'aucun produit vanté par un prospectus, ou illustré par une affiche. Mais il paraît que je suis le seul, et qu'une seule dérogation aux habitudes reçues n'est qu'une exception négligeable. Dans ce cas, je ne serais pas surpris que l'acheteur du bouillon concentré, ou de la rivale de l'Onoto, le buveur de l'infusion de fèves ou de liquide laxatif, ne soit le même qui donne carte blanche à son libraire, pour lui livrer, les yeux fermés, les bouquins laurés par des messieurs en élection ou des dames en séance.

On m'a rapporté, d'un auteur contemporain, que je pourrais nommer, un mot surprenant de cynisme en même temps que—cela est plus comique—de candeur. «Je pourrais—affirmait-il—envoyer à l'éditeur un cahier de papier blanc, on tirerait tout de suite à dix mille».

Ce qu'il y a de beau, c'est que cet écrivain croyait se louer en jugeant ainsi, loin de voir qu'il se condamnait, au contraire. C'était, en effet, prouver la vaine autorité permise à une mauvaise marque, sans souci de ce qu'elle recouvre.

Rivarol a parlé des têtes incorruptibles, qui refusent de s'incliner devant le faux mérite; mais il y a aussi les mâchoires d'ânes, qui refusent de se desserrer devant le vrai.

Quoi qu'il en soit, je viens d'apprendre, d'une dame, un trait qui me rafraîchit, d'une dame à qui je voudrais voler une «hurle» d'honneur, comme disent les jeunes «loups» de notre littérature. Sur le point de louer, dans une ville d'eaux, un appartement qui lui convenait, et qu'elle avait habité plusieurs fois déjà, quelqu'un lui avait dit qu'il avait, l'an d'avant, servi de résidence à un pseudo-artiste, lequel se croyait sans doute au faîte des grandeurs, pour avoir obtenu quelques bravos falsifiés, et cette insignifiante consécration que l'on nomme succès; je dis insignifiante, dans le sens de ne signifiant rien, puisqu'elle atteint aussi bien le maître à danser que le Maître tout court. La dame fut embêtée, prise entre l'obligation de renoncer à un logis qui lui agréait ou d'occuper un lit, dans lequel respira, peut-être ronfla, enfin «toussa, renifla»—et probablement même se comporta, par ailleurs, comme fit l'âne de Cladel—un écrivain sans syntaxe, dont les inventions médiocres et le style flatulent choquaient son bon goût.

Eh bien! savez-vous comment elle s'y prit la dame embêtée, mais aussi entêtée? Elle fit venir, d'une ville lointaine, des spécialistes munis d'appareils puissants chargés de ventiler, d'aérer, en un mot, de désinfecter, à grand renfort de déplacements et de dépense, le lieu «honoré par les pas, éclairé par les yeux» de la vedette pitoyable.

Notez qu'il ne s'agissait là de rien de physique et de matériel. Le précédent locataire n'était pas mal tenu, que je sache. Seulement, son genre ne plaisait pas à la dame, sa façon de prendre la vie au collet, dans la double acception de ce mot, à savoir par l'encolure, et dans un piège. C'est contre cela qu'elle prétendait réagir, à soi seule, et pour son compte, avec des engins, par une mesure en apparence naïve, mais d'autant plus belle, car elle n'était naïve qu'en apparence, vu qu'il est fort possible que les manières d'être d'un moi communiquent à un corps, des effluves désagréables et des émanations délétères.

Ah! Madame, j'ai un grand désir, permettez-le-moi, bien que je ne vous connaisse qu'un peu, de vous appeler ici, audacieuse amie. Vous le méritez pour le geste mieux que salutaire, salubre, par lequel vous avez réagi contre l'aveuglement et la veulerie. Grâce à vous le monde est habitable encore, et son air, encore respirable. Aux choses vous avez rendu leur nom, leur parfum, aux roses. Vous avez appelé non pas «un chat, un chat, et Rollet, un fripon» comme dans Boileau, mais un Obéron contrefait, par son nom de Bottom.

Bénies soient les pompes refoulantes, à l'aide desquelles vous avez mystérieusement, mais courageusement attenté à ces autres pompes assez mal inspirées pour avoir agité le laurier d'Apollon en faveur de celui qui ne méritait que le laurier-sauce!