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Vous connaissez l'expression savoir ce que parler veut dire. C'est précisément ce que paraissent ignorer les organes chargés de renseigner, et qui, par suite, désormais, égarent.

Maintenant s'ils ignorent par incapacité ou s'ils ignorent par iniquité, lequel des deux est le plus triste? Je le laisse à juger; mon rôle est de fournir des exemples.

Un journal, dans le même numéro, parle de deux hommes, deux artistes (vous allez voir de quelles différentes proportions). Il traite l'un de «grand, d'incomparable». L'autre va faire représenter son nouvel ouvrage qui s'annonce comme «une originale manifestation d'art».

Or, le premier est Monsieur Max Dearly, un comédien de genre, que je n'ai jamais vu, mais qui a, paraît-il, la faveur du public. Le second est Monsieur Gabriele d'Annunzio.

Évidemment ceux qui commettent ces lapsus, n'y mettent ni malice, ni importance, ils supposent le lecteur en état de rétablir. C'est quelquefois vrai. Mais enfin imaginez un ingénu de bonne volonté, le voilà exposé à croire que, des deux noms cités, le grand et l'incomparable, ce n'est pas celui de l'auteur du Feu.

Une renommée, chez nous, est d'abord instituée, puis constituée, selon des lois de favoritisme, de nationalisme ou d'utilitarisme, hélas! trop souvent dénuées de rapport avec la justice et avec l'art. Une fois fondées (du moins beaucoup en sont convaincus) de pareilles célébrités voient, chaque jour, une nouvelle circonstance servir de prétexte à une plus grandiloque louange, laquelle, empressons-nous de l'ajouter, n'a aucune action sur le destin final de la vraie gloire.

Il se trouve, on me l'affirme (je refuse d'y ajouter foi), des personnes pour trouver mauvais que l'Hôtel Biron serve de domicile à Monsieur Rodin[4]. Ne voilà-t-il pas d'étranges Français? Ces réfractaires, à vrai dire, orthographient Hôtel Byron. On pourrait donc supposer que ce sont des Anglais, si les Anglais ne me paraissaient au contraire, parfaitement édifiés sur la valeur de Rodin. Quoi qu'il en soit, ces dissidents insinuent que le bel immeuble aurait été acheté, six millions, par la Ville de Paris, afin d'y loger l'auteur de l'Enfant du Siècle et du Centaure. Ce n'est malheureusement pas vrai. Il a été acquis pour les beaux yeux de ses portes et fenêtres. Cependant s'il s'y ajoutait, de la part de l'État, un souci de mettre à la disposition du plus glorieux des Maîtres-sculpteurs de ce temps, et l'égal des plus grands, dans le passé, un palais digne de lui, on peut espérer qu'il se rencontrerait encore des esprits pour le juger juste. Mais où la chose devient tout à fait comique, c'est que tout semble bon aux protestataires pour mettre à la place du grand artiste, dans les murs de la Rue de Varenne. Ils admettent même d'y instituer le Culte Maronite (sic).

[4] L'inauguration de ce musée m'a fait un peu rabattre de mon enthousiasme. Mais le rassemblement des œuvres d'un seul artiste ne lui est jamais favorable, il lui manque la comparaison et le repoussoir.

En quoi le culte Maronite peut-il sembler plus intéressant que le culte de l'Art?