Pendant ce temps-là, l'Empereur de toutes les Russies[5] a profité d'un répit laissé au monde, par le Dieu des Armées, pour envoyer un ukase à Monsieur Francis de Croisset. Voilà un armistice bien employé. Le destinataire savait bien ce que c'était qu'une «occase». L'ukase lui était moins familier; en tout cas, on ne lui en avait pas encore servi de ce calibre. Il fallait se montrer à la hauteur. Le porteur attendait la réponse qui, heureusement, fut courte et bonne. Aucune complication ne viendra donc troubler la paix des peuples, ni le bonheur de deux familles, sans oublier la famille humaine, tout entière honorée d'un choix, évidemment dû à la plus miraculeuse des icônes.
[5] On voit qu'il y a longtemps de cela.
Un beau matin que je me promenais dans une ville d'eaux, je rencontrai un étudiant Suédois qui suivait le même chemin, et nous échangeâmes quelques mots. Il était en quête de recommandations pour un poste qu'il ambitionnait, et conclut l'entretien, sur cette parole: «en France, le mérite n'est rien, il n'y a que le piston.»—Et le jeune homme s'effaça, presque s'évanouit.
Je crois bien que, si l'ombre de Gobineau m'était apparue, revenant tout droit de Stockholm, je n'aurais pas été plus émerveillé. J'en suis même à me demander s'il n'y eut pas quelque chose de cela dans cette manifestation étonnante, et si le spectre bienveillant de l'Auteur d'Akrivie Phrangopoulo n'avait pas revêtu l'aspect de ce jeune Scandinave, pour venir donner à un confrère dédaigné, le mot de sa destinée.
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La trompette de la Renommée est devenue un chalumeau dont la déesse aux cent bouches se sert non plus pour lancer des bulles sacrées, mais pour en souffler de plus ou moins irisées, de diversement mousseuses.
De ces dernières, la Duchesse de Verluise représente le plus gros cas. On sait ce qui caractérise ces boules momentanées. C'est précisément ce qu'implique ce qualificatif. L'instant d'avant, elles occupent l'air, de leur rondeur voltigeante et enflée. L'instant d'après, il n'en subsiste plus la moindre trace. C'est même le plus clair de leur agrément. Pas de débris, pas de bruit, pas de déchets, pas de détritus. Ce qu'elles contenaient, elles le restituent; et comme c'était du vide, il n'en reste rien. Quelquefois des fumeurs y insufflent une spirale bleuâtre; elle se dissipe avec la goutte d'écume et la sphère du vent.
Si je pensais qu'une telle comparaison, si jolie, et qu'aurait admirée Drouais, qui peignit une si charmante représentation de ce phénomène, dans un portrait de ma famille, pût sembler malséante, à l'égard d'une dame, je commencerais par m'en abstenir. Puisque je passe outre, c'est que je pense autrement. Je croirais donc volontiers que «les chercheurs de l'avenir», comme les appelle avec foi l'ingénue Blocqueville, s'ils recherchent, dans les godets du passé, de quels éléments a bien pu se composer la volumineuse bulle ducale, en viendront à se demander si les souffles desquels disposent nos actuels Océans, ne tenaient pas un peu de ce «petit ventolin» dont parle le Journal de l'Estoile puisque du cosmos de savonnette qui s'en réclame, il ne restera que le petit mot pour rire, et les beaux yeux pour pleurer.
Pleureront-ils assez en songeant à cette aventure, que je m'obstine à trouver regrettable, advenue, en coup de foudre, à une dame aimable qui méritait mieux, frappée, je ne dis pas du jour au lendemain, d'une minute à l'autre, de cet affreux mal, si justement appelé par l'auteur des Pléiades: «la fureur des Beaux-Arts?»
Que cela est bien dit! Et comme je préfère la dame qui détestait la musique, au point de faire tuer le rossignol de son jardin, à celle qui se pique d'acclimater des perroquets de carton, avec autant de cérémonies que s'il s'agissait de l'Oiseau Huddud, ou de l'Oiseau Simorg-Anka, de l'Oiseau Yafour, ou de l'Oiseau Asfir!