Comment, par exemple, discuter la sincérité d'Henry Lapauze, quand Ingres entre en jeu? Or, il s'agit de présenter dignement les innombrables dessins du Maître, enfouis dans les cartons de Montauban. Le Conservateur du Petit-Palais trouve un auxiliaire zélé dans la Duchesse de Verluise, pour cette louable entreprise. Jusque là, rien que de mutuellement gracieux, de glorieux pour l'un comme pour l'autre. Où les choses se gâteront, c'est quand, il y a tout lieu de le craindre, lors des fêtes qui seront évidemment données pour l'inauguration du nouveau local, dans la cité Montalbanaise, l'organisateur désireux de remercier sa collaboratrice, n'en trouvera pas d'autre moyen que de lui laisser dégoiser un de ses petits morceaux, qui ne deviendront jamais grands, si Dieu ne leur «prête vie», ce dont, par chance, il se gardera bien.
Si cet accident de récitation vient attrister les fêtes Dominicales, faudra-t-il jeter la pierre à Lapauze, qui ne peut, en aucun cas, se faire illusion sur la valeur littéraire de la dame? Parfaitement; mais il se rend très bien compte de sa valeur sociale; et s'il la met à profit, l'une portant l'autre, pour un noble, un utile emploi, qui oserait l'en blâmer? Surtout pas moi, qui m'en garderai bien, devant ces circonstances atténuantes.
Certes, pour peu que le buste du Maître reçoive, en plein nez, les versiculets ducaux, Ingres ne sera pas loué, je n'en disconviens point. Mais je conviens qu'il sera logé, ce qui a bien son importance[7].
[7] L'accident n'a pas eu lieu, la chose s'est passée en famille.
Et puisque cette noble Armoricaine continue de revendiquer une place dans un pavillon-annexe de notre littérature, je veux conter, à son propos, une anecdote qui me paraît significative.
Un jour qu'elle était à la promenade, avec des amis, dans les prairies émaillées des Alpes, l'agrément de l'atmosphère, l'aspect riant du vallon, le plaisir de la compagnie, ces circonstances la mirent dans la disposition de cueillir des fleurs, et d'en assembler une gerbe. Alors, du mouvement assez mythologique, un peu convenu, d'une Flore de Bœcklin, elle se prit à s'avancer, presque à s'élancer, parmi les foins, en faisant le geste de récolter des plantes. Seulement, je m'aperçus, non sans surprise, que l'attitude lui suffisait, qu'elle ne regardait pas plus ce qui lui servait de prétexte, qu'elle n'en examinait l'aboutissant, dénué de conformité avec la visée. Il en résulta que le soi-disant bouquet se trouvait être un petit paquet de gramen sans valeur, de lichen sec, d'herbes fanées ou folles.
M'est avis qu'un beau ou un vilain matin, la promeneuse de Suvretta se sera mis en tête, aussi à l'impromptu, de composer des vers, sans plus s'occuper de leur choix, qu'elle n'avait fait du menu fagot alpestre. Il en est résulté des volumes assez pareils, dans l'ordre des productions d'art, à la botte cueillie d'un geste bien intentionné, mais insuffisamment appliqué, sur la pente Engadinaise.
Un courriériste limite à cinq cent dix-huit heures, le temps consacré, par un mondain, à entendre, sinon à écouter les vers de la Duchesse de Verluise, durant toute une vie. Mais alors, notre confrère nous permettra de le lui faire observer, il ne peut s'agir, dans ces conditions, que d'un mondain décédé en bas âge.
J'ai souvent pensé que ces compositions bizarres devaient être soufflées aux Bretonnes par les korrigans, lesquels, on le sait, sont les farfadets de l'Armorique. La mère de Chateaubriand avait composé une complainte en je ne sais combien de couplets sur la métamorphose d'une jeune fille en oiseau de basse-cour. L'illustre écrivain nous en cite cette strophe:
«Cane la Belle est devenue,