De telles matrones étaient les sentinelles des salons, de vraies maîtresses de céans, qui vivaient et mouraient, dans le corset des dames de Vertus, sous le harnais de la sociologie. Et quand, le soir venu de la réception chez Jéhovah, dans Josaphat, le Suprême Juge les interrogeait sur l'emploi de leur temps, elles lui répondaient avec conviction: «mon Dieu, j'ai fait des visites.»
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Mais ce n'est pas encore tout, sur ce chapitre. L'on sait exactement le nombre de millions que fait perdre, aux fleuristes, soit la fantaisie des moribonds, de ne pas se voir enguirlander post mortem, soit celle des survivants, de ne pas se voir tourmenter entre vifs. Les horticulteurs ont, non seulement porté plainte, mais menacé de sévir. Il s'agit d'obtenir du gouvernement la suppression obligatoire d'une formule qui les ruine. Rien n'y fait. C'est assez curieux: ces fleurs ne coûteraient rien aux orphelins, ni aux veufs, même les honoreraient; d'ordinaire, l'on ne se montre pas si sévère à l'égard des bouquets. Pourquoi cet ostracisme? Peut-être (c'est probable) vise-t-on cet abus des floraisons portées sur la note. Et comme on rougirait de paraître lésiner là-dessus, on s'en tire avec une volonté expresse du défunt, qui n'est que le désir du vivant de ne pas voir tirer sur les cordons de sa bourse. Dans ce cas, il n'a pas tort. Les envois d'amis, c'était touchant; mais les obligatoires gerbes du fossoyeur ne signifient plus, elles, que son désir, à lui, d'augmenter les frais d'enterrement. Alors, on fait bien de les supprimer. Cependant, n'oublions pas que l'antiquité faisait payer les larmes, et que les pleureuses étaient des employées.
Au reste, sont-ils devenus plus raisonnables que leurs patrons, ces employés eux-mêmes?
J'en ai rencontré un bien avantageux. C'était le fils d'un domestique de mes parents; mais lui, avait monté, sinon en grade, du moins en gages, il était devenu chef cuisinier dans une grande famille Israëlite, je n'ai jamais bien su laquelle. Une année, il vint se reposer quelques jours chez les siens, et je l'entendis qui, dans une allée du parc, discourait avec des amis, sur les enfants de ses maîtres. Or, il disait: «Berthe a toujours été pratique; mais Martine a toujours été rêveuse…»
A qui faisait-il allusion? Je n'ai pas osé le lui demander.
Cela prouve-t-il que les employés soient plus raisonnables que les patrons? En face de la Mort, ils le sont quelquefois moins. L'ancien cocher de mon père a eu deux discours sur sa tombe. Mon père n'en a pas eu.
Madame Edouard André en cumula, en accumula. En méritait-elle? D'abord, il m'avait semblé que non. Son testament ne se préoccupait que des pommes de pin des allées de Chaalis, et cela me paraissait peu humain. «Que l'on n'oublie jamais—clamait-elle, sur papier timbré,—que le sol des chemins du parc se compose uniquement de pommes de pin accumulées depuis des siècles, et que la moindre allumette pourrait enflammer!…» Et, là dessus, elle fulminait elle-même contre les fumeurs invétérés et les briquets automatiques.
L'étrange chrétienne! A cette heure tardive, n'aurait-elle pas plus sagement fait de penser au feu de l'enfer? Non, elle n'oubliait qu'une seule petite chose, en rendant au dieu des bienfaiteurs son âme sans tendresse, elle oubliait les cœurs souffrants, accumulés depuis des siècles sur le sol des chemins de la terre, et qu'un trait de sa plume de fer aurait pu soulager, du moins pour une part. Elle ne pensait qu'aux pommes de pin. Je crains qu'elle n'en retrouve quelques-unes employées à s'occuper d'elle, dans le foyer de Belzébuth. Quelques trompettes voilées ont vainement tenté de nous attendrir sur ses bienfaits: ils n'atteignent vraiment que Monsieur Doumic. Les autres, on ne m'ôtera pas de l'esprit que c'étaient des fondations continuées.
Depuis, je me suis rappelé que Madame Boucicaut avait cru devoir rendre à la division ce qu'elle tenait d'elle. Rendre au passant ce que Mademoiselle Jacquemart tenait de Monsieur André, ce ne fut peut-être pas manquer d'à-propos. La dernière fois que je la rencontrai (dans une soirée), bien que sa jactance accoutumée dût, cette fois se contenter, sans doute par le fait, et le faix de l'âge, de revêtir un air de Jézabel abattue, elle me fit signe d'approcher, d'un de ces gestes artificiellement impérieux, qu'elle exécutait sans y croire, qui l'aidaient à s'illusionner sur son manque d'autorité, et qui équivalaient à des sommations sans importance. Je me demande pourquoi j'obéis. Elle proféra: «je sais que vous habitez Le Vésinet; mais vous, savez-vous que j'en possède la moitié?» Je répondis par un geste résigné, qui signifiait: «si elle vous gêne…» La cruelle répliqua: «parfaitement; achetez-la moi très cher.» Je n'ai plus revu Madame Edouard André. C'est tout ce que j'ai connu de ses dernières volontés à mon égard.