On a raconté que, le jour de l'an qui précéda sa fin, elle avait biffé, sur son testament, le nom de son légataire universel. En voilà un qui peut se vanter d'avoir battu le record des étrennes inutiles! Je ne sais pas qui c'était; je sais seulement que ce n'était pas moi, puisque je connais la cause de cette faveur temporaire, et que je n'en trouve pas de traces dans mes antécédents. L'inconnu ordonnait les festins du Boulevard Haussmann et assumait la dangereuse responsabilité de régler le placement des convives, en tenant compte des prétentions de chacun, pour sauvegarder les susceptibilités de tous. Y réussit-il? Je le crois peu probable, puisque je ne le juge pas possible! Un dîneur est souvent un zéro, qui n'amplifie l'unité, qu'à la condition d'être placé au-dessous d'elle. Au lieu de cela, il veut passer devant, ce qui le réduit à rien, sans profit pour l'autre. Donc, notre placeur devait déplaire, si je m'en rapporte à certaine lettre de la patronne, un griffonnage que j'ai sous les yeux. Il fut adressé à un invité, le lendemain d'un soir où, sans doute, mécontent du voisinage qui lui avait été assigné, le dîneur s'était évadé, en sortant de table. La lettre se bornait à ces mots pleins de confusion, de contrition: «quand j'ai vu à côté de qui vous étiez, j'ai compris mon erreur!…»

Tout de même, ce n'était pas aimable pour l'autre qui, lui (ou elle) aussi, avait reçu le carton insistant, sympathique, désireux qu'on lui fît l'honneur!…

Le père Groult prétendait que l'invitation à partager un repas, devrait porter les noms des personnes que l'on est appelé à rencontrer. Il avait raison. En voici une preuve. Quelqu'un me contait, l'autre jour, ceci:

«Je connais une dame qui s'étonne de me trouver gai, même souriant, quand je suis en face d'elle. Je la comprends, il doit lui sembler difficile et presque malséant de ne pas voir refléter l'expression de son propre visage, on ne peut plus renfrognée et rébarbative. Mais, outre qu'il ne me déplaît pas de réaliser des entreprises difficultueuses, une dose de bonne humeur, que je m'efforce de maintenir jusque dans les tempêtes, me permet de réagir fortement et allègrement contre l'effluve grognon de la dame. Je me contente donc, après l'avoir saluée, comme c'est mon devoir, puisque je la connais, de ne plus m'apercevoir qu'elle est là, pour pouvoir le lui pardonner.

«Maintenant, que la dame s'étonne du peu d'action de ses airs bourrus, sur mes airs agréables, je veux bien l'admettre; mais ce qui devient abusif, c'est qu'elle en vienne à le supporter sans calme. Par bonheur, cet accident de nous affronter, qui ne me semble qu'ennuyeux ou nul, mais paraît la «mettre à la gêne», comme disent les vieilles tragédies, cet accident ne nous menace que peu. Seulement, quand il arrive, c'est d'assez près; des équivalences de situation nous mettent côte à côte. Si la disposition de la table était réglée sur l'intelligence, nos places ne seraient pas voisines.

«Un soir que le choc avait eu lieu, il m'arriva de risquer une de ces réflexions d'art peut-être saugrenues, en tout cas pittoresques, dont l'escrime verbale plaît à des gens qui s'y connaissent en passes de mots. Le mien ne trouva pas grâce devant la dame, qui n'eut que ce compliment pour l'objet de ma description fantaisiste: «ça devait être bien laid.» Je me contentai de ruminer, quelques-uns disent de murmurer: «c'est possible; mais il y a d'autres choses laides, et même d'autres personnes, dont il faut supporter le voisinage avec résignation, pour ne pas manquer à la bienséance.»

Tout refuge est bon à qui ne veut pas se rendre. Un monsieur me reprocha sévèrement d'avoir «chiné» une mondaine, parce qu'elle faisait de mauvais vers. De ce point, il convenait, du reste, sans discussion. J'en conclus, à part moi, que le monsieur était moins sensible aux alexandrins boiteux qu'à la critique ailée. Mais la question ne s'étant pas posée resta sans réponse.

A ce même homme j'avais parlé, trente années en deçà, d'un projet d'ouvrage, avec l'exubérance de la jeunesse et, j'en conviens, l'insuffisance de mes moyens d'alors. Depuis, chaque fois que je revoyais le personnage, (qui, jamais, ne faisait allusion à mes volumes parus) il me pressait d'accomplir mon premier dessein, sur lequel il ne tarissait pas d'éloges, et dont l'existence mythique, en même temps que la réalisation improbable, s'unissaient pour lui fournir l'heureuse occasion d'ignorer mes productions successives, même de les dédaigner. Cependant, après beaucoup de réflexions et de recherches, d'études et d'examen, l'embryon m'apparut sous un nouveau jour, et je me flattai de le rendre viable, en le faisant bénéficier de formes mûries et de forces acquises. Il en résulta un ouvrage qui pouvait plaire, ou déplaire, mais qui ajoutait à ce mérite de n'être plus inexistant, celui de formuler ce qu'il voulait exprimer, comme il le voulait.

Le monsieur me dit, alors: «j'aimais mieux votre ancienne donnée.» Naturellement.

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