Les roses refusées aux défunts me piquent encore de quelques épines.

Le journal qui m'interdisait l'offrande funéraire me choquait déjà; que dirai-je du faire-part lui-même, prenant aujourd'hui les devants de cette interdiction inouïe? Je l'ai sous les yeux, et pourtant j'y crois à peine. C'est celui d'un vrai grand seigneur que j'aimais, j'ai nommé le Duc de Rohan. Outre qu'il m'avait, nombre de fois, témoigné de sa bienveillance, qui me laisse un souvenir durable, j'appréciais les dehors aimablement brusques et sympathiquement bougons, desquels il enveloppait son affabilité, associée à une finesse assez malicieuse, dont voici un trait.

Un jour qu'il assistait, chez une grande dame de ses proches relations, à l'une de ces pseudo-manifestations de littérature et d'art, qui commençaient d'infester le monde, il lui dit avec jovialité: «savez-vous ce que vous auriez dû faire, vous? Vous auriez dû épouser Coquelin.»

Le mot a été proféré devant moi; je le rapporte de auditu.

Mais ce ne sont pas seulement des marques de bonne grâce et d'esprit que je dois à cet homme de bien, pas uniquement des faveurs de curieux, telles que d'avoir feuilleté, sous son toit, corrigées de la main même de l'auteur, les propres épreuves des Maximes (sans doute venues de Verteuil) ou encore, entre autres, d'avoir gravi l'échelle de bibliothèque de la Pompadour. Je lui dois encore une qualité, presqu'une vertu, qui ne m'en est que plus chère. C'est l'exactitude que je veux dire. Un automne que j'avais l'honneur d'être son hôte, dans ce Josselin, sinon sans équivalent, du moins sans supérieur en beauté, sur la face du globe, un heureux hasard, je l'avoue (jusque-là je croyais au quart d'heure de grâce, même un peu étendu), me fit arriver au salon, avec le dernier coup de cloche, sonné pour le repas. Bien m'en prit, je trouvai mon hôte seul, un peu coléreux et déjà trépignant de ce que tout le monde ne fût pas à l'appel, dans cette minute réglementaire.

Je ne l'ai jamais oublié; c'est même à cet exemple que je suis redevable, aujourd'hui que les dîners convoquent à huit heures, pour dix, de me rendre aux rares invitations que j'accepte, devant que les chandelles soient allumées. J'y trouve l'avantage de ne pas entendre, tout de suite, de ces conversations que Goncourt accusait de «courbaturer en dedans»; et voyant quelquefois le manger venir de chez le traiteur, d'être garanti contre les maléfices d'une alimentation qui menacera les arrivants plus tardifs.

Je vois aussi torturer de belles roses par des fleuristes armés de fil de fer. Cela me fâche, mais me fâche moins que d'entendre les familles elles-mêmes en interdire la jonchée sur les cénotaphes; et cela, dans la rédaction des billets qui recommandent aux prières. N'est-ce pas une vivante oraison qu'un bouquet, une oraison aux mots colorés, aux odorants versets?

Mon ami Timon, avec qui j'avais échangé des vues concordantes sur ces renvois de fleurs, conclut par cette boutade: «avez-vous observé que l'avare formule qui prive les morts de leur dû et, les fleuristes, de leur gain, cesse d'être en vigueur, dans les circonstances de décès, quand il s'agit de couronnes souveraines? Les familles abîmées dans la douleur s'arrêtent, un instant, de sangloter, pour apprendre aux courriéristes mondains que les trois Rois Mages se sont cotisés de trois francs pour leur envoyer une dépêche. Antigone a marché, depuis Sophocle; aujourd'hui, elle interromprait les libations et les nénies, pour écarter les crêpes de Montaillé et faire savoir à Sérigny qu'elle a eu la glorieuse consolation de recevoir un télégramme de l'impératrice de Blefuscu et un câblogramme du pape des Singes.

«Les alliances aussi ressortent de terre avec les acarus et les annélides. Le plus petit bourgeois ne peut pas tourner de l'œil, sans nous avertir qu'il n'était pas une génération spontanée. Quelquefois les accointances surprennent; d'autres fois, elles ne manquent pas de vraisemblance. Il n'est pas inadmissible que la veuve Sapeur ait des liens de parenté avec la Fille du Régiment; et quoi d'étonnant, si la veuve Sapin descend des La Forest-Divonne?»

Timon exagère, c'est sa façon; mais il n'en est pas moins vrai que les comptes rendus funèbres me paraissent toujours confiés à des hurluberlus, ou à des gens dénués de tendresse. Pourquoi, par exemple, je vous le demande, parlant du trépas d'un juste, dire que sa veuve fait partie de «plusieurs sociétés, entre autres, celles de la dentelle de France (espérons que c'est la dentelle noire), des Poètes Français (souhaitons que ce soient les élégiaques), de l'Histoire de France, de l'Histoire Diplomatique, des Gens de Lettres, etc., etc.»—Ne serait-il pas plus émouvant de dire… qu'elle pleure?