Mais, pour le coup, lorsque je lis une note dans le goût de ceci: «Monsieur et Madame X, profondément touchés et reconnaissants des nombreuses marques de sympathie qu'ils ont reçues de toutes parts, sont à leur grand regret, dans l'impossibilité matérielle d'y répondre comme ils le désireraient, ils prient tous leurs amis de vouloir bien trouver ici l'expression la plus profonde de leur gratitude émue…» eh bien! oui, je le répète, quand je lis cela, je pense qu'une reconnaissance, qui ne va pas jusqu'à l'écriture directe, ne m'inspire pas plus de confiance qu'un regret qui se noie dans un encrier, avant même d'en essayer l'emploi; je pense encore, et surtout, qu'à la place des amis, ainsi maltraités, j'aimerais mieux ne rien recevoir du tout, que de me contenter d'une gratitude et d'une émotion ayant passé par les rotatives.

Certes, tous ceux qui partent ne méritent pas de se voir appliquer la belle parole de d'Annunzio, à propos de la mort de Wagner: «le monde parut diminué de valeur.» Mais enfin chacun a la sienne, dont les familles me paraissent aujourd'hui faire bon marché.

Une dame vient de mourir, que j'ai connue relativement belle, approximativement aimable, évidemment riche, passablement appréciée. Elle avait une vieille parente, qui disait d'elle, autrefois: «Luce n'a pas de position.» Dans ce temps-là, ça me faisait rire; maintenant, ça me fait réfléchir; et j'en suis à me demander si la vieille parente n'avait pas raison, quand je lis, dans un journal, à propos de cette mort (sans compter la sempiternelle interdiction florale): «il ne sera pas envoyé de billets de faire-part, prière de considérer le présent avis comme en tenant lieu.» Cela vaut bien la peine d'avoir des enfants soi-disant respectueux et certainement millionnaires, pour les voir défendre de fleurir votre convoi, et ne pas engager à le suivre!

Je me suis réjoui de ne pas voir infliger la désolante formule à la pauvre Comtesse de Pourtalès, qui vient d'expirer. N'aurait-il pas été plus triste que pour toute autre, de voir accomplir, sans fleurs, le voyage suprême, par celle qui en avait si justement reçu, et disposé si brillamment, durant tout le cours d'une longue existence de beauté? Sa charmante devise: «que ne ferais-je pour ceux que je préfère?» me revient à l'esprit. Le lui ont-ils rendu?

Je venais d'écrire cela, quand j'apprends que je me suis trompé: nouveau veto sur les roses! Que vont devenir les pauvres plantes, si l'on s'obstine à les priver de leur plus noble et charmante fonction, qui était d'orner les tombeaux? Elles-mêmes n'auront plus qu'à mourir.

Ah! les roses, quel signe elles représentent, quand elles se donnent ou se refusent entre vifs. J'ai connu certaine belle-mère qui n'aimait pas sa belle-fille. Cela se voit. Quand la seconde venait en visite chez la première, à la campagne, pour un peu de temps, la vieille, qui n'admettait aucunement de passer pour telle, et que ce ne fût pas à elle qu'on fît allusion, quand on parlait de la «beauté» sous son propre toit, cette matrone, un peu mégère, faisait venir son jardinier, pour lui dicter le nom des fleurs admises à décorer l'appartement de sa bru. Ce n'étaient pas des noms agréables; de préférence des faux ébéniers, de la fausse aubépine, des soucis, des cinéraires, des doigts-de-morts, des bonnets-de-fous, des crêtes-de-coqs, des museaux-de-chats, des pas-d'âne, des pieds-de-veau, des gueules-de-lion et des oreilles-d'ours. On eût dit, pour une grande part, un bouquet placé dans l'Arche, pas l'Arche d'alliance, celle de Noé, le jour de la fête des passagers.

Quand ce protocole des végétaux, non moins que des animaux, était sévèrement dressé, la dame se levait, et d'une voix impérieuse, avec un geste menaçant, elle lançait enfin: «et surtout, pas de roses!»—Tout excepté la fleur de Cypris, et jusqu'au Sabot de Vénus!

Mais ce n'est pas seulement l'opulent fleuriste que l'interdiction lèse; je sais un autre métier plus humble, et, par suite plus touchant, qu'elle assomme du coup. Je veux parler du placeur de bouquets, sur les tombes, les jours d'hiver. Les parents, les amis admettent bien de visiter les tombeaux et de les fleurir, mais ils ne veulent pas avoir froid aux pieds, du moins pas trop, ils redoutent les rhumes, les trop gros rhumes. Alors, vous voyez surgir d'entre les stèles, déformées par les frimas, de ces bons vieux types à la Gavarni, en cache-nez à double tour, et les mains dans les «profondes». Ils en sortent des doigts violets, pour porter votre gerbe à destination, la déposer, la disposer. Encore une industrie à l'eau, ou plutôt à la neige. Et comme cette industrie n'avait pas beaucoup de jours dans l'année, pour s'exercer, c'est encore un commerce de fichu; voilà des malheureux ruinés.

Il n'y a pas longtemps que les magasins de noir se faisaient un mérite d'exécuter en vingt-quatre heures la commande d'un deuil. Maintenant ils devraient aller plus vite. Au bout de ce temps-là le deuil est fini.

Mais la perle des locutions funéraires a été trouvée, comme il convenait, par un courriériste mondain, celui à qui cette opération, malgré tout, assez pleine de frisson, la descente d'un cadavre dans un caveau, devant quelques amis émus, a inspiré cette formule agréable: «l'inhumation a eu lieu dans l'intimité.»