Mademoiselle Chialchia ayant fini ses deux morceaux, vint l'heure de la diction. Une récitante fit valoir des fragments d'un joli volume, qui venait de paraître: la Danse de Sophocteau.
Un assistant bénévole demanda pourquoi l'auteur de ce «petit chef-d'œuvre» avait été méchamment pris comme sujet d'une caricature de proportions géantes, laquelle pullulait sur les murs de la ville, et le représentait habillé en femme, les yeux baissés, et les pieds joints, dans une pose de Vénus pudique, avec une crinoline et un chapeau à brides. Et ce qui rendait le procédé encore plus désobligeant, c'est que le nom du modèle était inscrit, en toutes lettres, au-dessous du barbouillage. Un second invité rectifia, en riant, qu'une telle objection ne pouvait venir que d'un provincial, vu que l'image ne représentait pas du tout une caricature du jeune homme, mais le portrait d'une danseuse Russe; alors ce que l'autre avait pris pour un intitulé devenait une signature. Mais cet autre, qui tenait bon, refusa de se rendre, exigeant de savoir, comment, dans ce cas, il pouvait se faire que le rimeur ressemblât aussi exactement à la ballerine. Comme cela ne s'expliqua pas et, du reste, n'intéressait personne, on changea de conversation.
Suivirent quelques numéros du genre dit imitations. Hello flétrit Cicéron pour les avoir autorisées. On sait en quoi l'exercice consiste: contrefaire une personne, en reproduisant, avec plus ou moins d'exactitude, d'hyperbole, ou d'hypertrophie, ses inflexions de voix, ses expressions de visage, sa mimique, ses tics. Ceux qui excellent dans cette manifestation inférieure, l'amplifient, ou la diminuent, en y associant des phrases plus ou moins conformes à ce que tel ou tel sujet de conversation semblerait devoir inspirer à la personne singée; ce mot en dit assez sur cette forme d'art. Nous avons entendu, comme cela, beaucoup de fausses Sarah Bernhardt (combien fausses!) moins pourtant que celles qui, sans l'avouer, cherchent à s'approprier ses moyens.
Les avis furent partagés. Quelques-uns se pâmèrent. On observa que ce n'était pas les plus distingués de la réunion. D'autres encore protestèrent; peut-être bien ceux qui soupçonnaient, qu'une fois partis, on entreprendrait leur parodie. Ce qu'il y eut d'assez curieux, c'est que, terminée cette séance de phonétique et de grimaces, ceux qui s'en étaient le plus divertis, se répandirent en invectives contre les artisans de leur gaîté, qu'ils traitèrent de perruches et de macaques.
Cette fois encore, Timon résuma: «il y a une vingtaine d'années, le maximum de la manière fut offert à mes yeux et à mes oreilles, par un jeune homme, devenu, depuis, célèbre polémiste. Aux plus expressives simulations de la glotte, il ajoutait des transcriptions géniales, des décalques saisissants de la mentalité particulière des individus. On eût dit un phonographe humain, mais critique et discernant, auquel ne manquait même point l'accent un peu nasillard; je ne crois pas que rien de si étonnant puisse être réalisé dans cette branche. J'admirai, sans me rallier.
«Depuis, j'ai fait la connaissance d'un autre jeune homme, dont l'art singulier et le talent curieux ont barre sur mon appréciation et ma louange. Il me fait de nouveau réfléchir au sujet des reproductions plastiques, sonores, verbales, approuvées par Cicéron, blâmées par Hello. Il porte, dans la poche de son veston gris, un appel des condamnés à voir reproduire leurs trilles et leurs couacs, avec une fidélité qui cesse de ressembler à une offense.
«Même sous cette forme, le jeu présente encore, à côté de certains avantages, de plus graves inconvénients; voici les uns et les autres.
«Le montreur fait se dresser devant nous, avec la réplique des sons imperturbablement exacts, la présence réelle de notre ami Alexandre de Gabriac, malheureusement en voyage. L'idée qu'il existe, de par le monde, deux spécimens, au lieu d'un, de ce mondain accompli, nous cause de la joie. Voilà pour le plaisir.
«Voici maintenant, pour la peine. A ce sympathique simulacre d'un compagnon de valeur morale, nous entendons, nous voyons succéder la physionomie nébuleuse d'un être à l'œil ensemble agrandi et diminué par la curiosité potinière, un œil de fond de vase, de dessous lequel s'échappent des bruits douceâtres sans grâce et malveillants sans grandeur. L'idée qu'un tel individu, dont un seul exemplaire faisait plus que de suffire, pourrait bien avoir un duplicata, nous paraît nauséeuse, et nous maudissons l'imitateur, de nous en donner, un moment, l'illusion falote, mais par bonheur, mensongère.»
—«Vous retardez, mon cher, et vous allez voir dans quelles proportions—riposta Madame Elphaige.—Le journal de ce matin annonce un spectacle, au cours duquel on fera vivre sur les planches, les personnages d'un livre, qui met en scène «les grandes vedettes de la littérature et du théâtre.» L'auteur les «pastichera», des acteurs les «imiteront». Ce seront des «commentaires vivants». Pour peu que les modèles consentent à occuper leur fauteuil, il ne manquera vraiment rien à ce «régal artistique», dont le goût «délicat» des auditeurs—vous entendez bien: délicat,—appréciera «la saveur et l'originalité». Les places s'enlèvent, on refuse du monde.»