On refusa d'y ajouter foi.
De jeunes demoiselles, qui dégoisèrent des strophes, l'une avait son histoire. Tout le monde sait, ou à peu près, que Madame Drouet, qui joua un long rôle dans l'existence de l'auteur d'Hernani, n'en jouait qu'un fort court, dans ce drame lui-même; c'était le rôle de cette invitée, qui patiente, dans sa loge, toute la durée de la pièce, pour dire seulement, masquée, au dernier acte, à un cavalier, qui lui propose une danse:
mon cher Comte,
Vous savez, avec vous, que mon mari les compte!…
et rentre dans la coulisse, ainsi que dans le mutisme.
La jeune récitante de notre soirée avait été désignée, elle, par Monsieur d'Annunzio, pour tenir, dans la Pisanella, le rôle de cette religieuse qui, au second acte, dit, en présentant un faisceau de branchages: «et mon spikanard!…»
Tout le monde ignorait que le spikanard, qui signifie, en réalité, épi de nard (spika nardi, ne pas confondre avec épinards) est une sorte de baume végétal, le même qui fut répandu, par Madeleine, sur les pieds de Jésus.
Des camarades de la demoiselle la plaisantèrent. Comme elle était un peu bébête, pour ne pas dire légèrement grue, on se mit à la lutiner d'un calembour idiot, qui consistait à lui demander, chaque fois qu'on la rencontrait, des nouvelles de son petit canard. Elle se mit, elle, à pleurer et rendit le rôle, pour lequel on trouva, heureusement, une autre artiste, plus en possession de ses moyens, et mieux armée contre la blague. La première, qui, pour cacher son dépit d'avoir été brimée, croyait bien pouvoir se donner les gants de faire la dédaigneuse, et se vantait d'avoir «refusé un rôle de d'Annunzio», se dédommagea en débitant des vers de la Duchesse de Verluise.
Une invitée, que l'on ne reconnut pas tout d'abord, se montra indignée d'apprendre que des vers de cette dame avaient été récités chez Monsieur Paul Souday, le distingué critique littéraire du Temps. Elle affirma qu'une telle charge, exercée avec autorité, comme c'était le cas, donnait au choix des œuvres, présentées en liberté chez ce titulaire même, l'importance d'un mandement et l'autorité d'une bulle. C'était dire aux débutants naïfs, et aux étudiants fascinés, dont les yeux se tournent vers les cathèdres: «vous attendez d'orienter vos travaux sur ce que j'indique; eh bien! voici ma réponse: faites de mauvais vers». Il n'y avait pas à sortir de là. L'invitée inconnue mettait l'accusé au défi de se tirer du dilemme, qu'elle qualifia pédantesquement de «cornu», suivant l'expression consacrée. Quel étrange entêtement, quelle maldonne incroyable pouvait pousser celle qui en était le théâtre et l'objet, à s'obstiner la première, dans cette gageure d'imposer au monde un «bateau» de ce tonnage, et à d'autres, de le lancer? Aberration naturelle et, d'ailleurs, sans conséquence, de la part de prétentieux illettrés mondains; mais du fait d'aristarques!
Ce qui rendait ces circonstances encore plus inouïes, c'est ce raisonnement: certes, la vedette n'est pas nécessaire, dans le parcours de l'existence; tels et telles, qui volontairement la renient, sont parfois les vraies têtes de ligne et les véritables chefs de file. Mais enfin, si la châtelaine y tenait, d'accord avec ses amis, rien ne l'empêchait de la revendiquer sur d'autres points, et cette fois sans conteste, quand ces points se limitaient au terrain d'un accueil vif et d'une affabilité devenus légendaires. Le patriotisme et la philanthropie peuvent s'y ajouter et, alors, l'emportent sur tout le reste.