Une seconde tout aussi savante, mais moins enragée, et plus spirituelle, ajoute gentiment: «Pascal a dit que, si le nez de Cléopâtre avait été plus court, la face du monde ne serait pas demeurée la même; mais il n'a pas dit ce qui serait arrivé, si le nez de Cléopâtre avait été plus long. Que serait-il advenu, si le nez de Cléopâtre avait eu la même longueur que celui de la Marquise de Brantes?»

—«Mais, ma chère—répliqua une troisième—c'est bien simple, il n'y aurait pas eu de fin du monde

—Une quatrième intervient: «pourquoi tenait-elle son soi-disant lotus (qui d'ailleurs ressemblait à un pied-de-veau[9] azuré), comme si ç'avait été un petit plumeau, dont elle se serait préparée à épousseter une étagère? Ensuite, je vous le demande encore, pourquoi baissait-elle les yeux? C'est contraire à la vérité historique. Cléopâtre ne doit pas baisser les yeux, c'est bon pour Sainte Pétronille.»

[9] Nom populaire de l'arum.

—«Vous avez raison; mais ce qu'il y a de plus grave, c'est de donner un démenti aux Trophées. On ne fait pas mentir un vers de Hérédia. Or, il a écrit: «dans ses larges yeux étoilés de points d'or…»

—Un financier interrompit: «je ne saurais me prononcer sur la dimension des prunelles de la Marquise, puisque vous convenez qu'on ne les voyait pas; mais pour ce qui est des «points d'or», vous m'avouerez bien qu'elles pouvaient en contenir quelques-uns: n'oubliez pas que la dame a huit cent mille livres de rentes.»

—«Et les galères, y étaient-elles? Comment donc Antoine s'y serait-il pris pour les voir à travers les paupières? Après tout, à deux heures du matin, ces embarcations étaient peut-être rentrées. C'est égal, nous avions déjà le doigt dans l'œil, la paille et la poutre de l'Évangile; mais une galère, mes amis, plusieurs galères, dans les calots, ce que ça devait la gêner!»

—«Puisque nous en sommes sur les «points d'or», et même sur les «ponts d'or»—fit un cancanier,—je vais vous conter une anecdote, dont je ne saurais trop dire si elle regorge de pépites ou si elle manque de pépettes; je vous en fais juge.

«Un jeune ménage archimillionnaire, suivant l'expression consacrée, ce jeune ménage emménage. Tout le «fourbi» est casé, tapisseries, tableaux, meubles, sièges et divers. Les perroquets en porcelaine font mine de jacasser sur leurs supports, et les Clodions précaires déçoivent un peu, sous leurs vitrines, peut-être superflues…

«Les offices sont pourvus, les galetas sont garnis. De vagues armoires, des buffets quelconques restent sans emploi; il faut aviser à les répartir. Timidement, le portier de l'immeuble pose sa candidature à l'acquisition d'un de ces laissés-pour-compte. L'hésitation de leur proprio redouble, devient redoutable. Un ami survient que, de plus en plus perplexe, le patron consulte, en ces termes à la fois familiers et angoissés: «mon vieux, c'est le Ciel qui t'envoie pour me tirer d'embarras, dans une circonstance délicate: voilà une étagère que mon concierge me sollicite de lui vendre; dis-moi donc un peu ce que je dois lui en demander