Si donc ces pages ne reproduisent que bêlements et ne décrivent que niaiseries, ce qui est bien possible, mais n'est pas de ma faute, je rappelle à ceux qui pourraient les lire, qu'elles sont originaires du temps enfui, où les bêlements étaient paroles d'Évangile, et les niaiseries, eau bénite de cour.
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Aussi bien deux événements à la fois sociaux et mondains, ont-ils marqué l'avènement d'un règne, lequel me sépare des vivants qui l'inaugurent; ces événements, les voici.
Le premier met en scène un jeune couple à l'autel. C'est l'instant sacré de l'Élévation, l'enfant de chœur agite sa clochette, une de celles qui, sous leur rondeur de cuivre ajouré de découpures gothiques, mettent en mouvement et font retentir un nombreux drelin religieux, insupportable et tintinnabulant. La chose se prolonge et la mariée debout, alourdie de dentelles, près de son conjoint en frac, formule, assez haut pour être entendue, et mieux que des premiers rangs de l'auditoire épouvanté: «qu'on fasse taire cette clochette, sinon je vais hurler!» Le langage dans lequel ces paroles sont prononcées peut servir de renseignement, mais, en somme, ne fait rien à l'affaire.
L'autre événement n'est pas moins caractéristique. Un étranger, de passage à Paris, désire donner au monde et à soi-même, le spectacle d'une réunion de haut goût; mais, comme il y veut des invités de choix et qu'il ne connaît personne, il les fait désigner, trier sur le volet et finalement convoquer, en son nom, par le maître d'hôtel d'un restaurant de luxe, homme honoré de la confiance de l'amphitryon. Naturellement tous ces vrais aristocrates acceptent et, à l'heure dite, se présentent à l'entrée d'un local anonyme et somptueux, loué par l'étranger pour la circonstance. Debout, sur le seuil encombré, il accueille ses invités d'un air gracieux et les introduit dans la salle, sur ces propos rassurants et même confortables: «Soyez les bienvenus, il y a un buffet, toutes les consommations sont de qualité, il y en aura pour tout le monde, mais ne poussez pas.»
Quand j'ai entendu ces deux récits, je me suis dit que les séparations ethniques étaient consommées, et qu'il n'y aurait plus de place pour moi dans le monde où ils avaient pris naissance; non que je les désapprouve, mais parce qu'il est prudent d'établir une cloison étanche entre le «roseau pensant» et «le coup de poing Américain» ou, si vous préférez, entre le pot de terre et le pot de fer.
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Je me faisais une joie de dédier ce livre à mon ami le Docteur Jacquet. D'avance, il voulait bien l'aimer. S'il faut y voir la preuve d'un manque de goût, c'est la seule qu'il aura donnée, car il était un homme plein de tact et de grâce, autant que de connaissance et de savoir; mais il appréciait l'escrime des conversations, la parade, la parure des mots, tour à tour incisifs et persuasifs.
Donc, maintenir cette amicale dédicace à sa mémoire respectée, rien ne saurait représenter, de ma part, une plus sûre preuve que je crois vraiment avoir mis, dans ce petit tournoi, un peu de ce qui pouvait plaire à cet esprit affiné, en même temps qu'à cette âme loyale: la rupture de quelques lances, de quelques lancettes, en haine de la réussite indue, en faveur du mérite opprimé.
Pour le reste, je demande à ceux qui voudront bien consacrer quelques heures à cette lecture parfois acidulée, de la faire à la clarté de ce mot de Pascal: «l'homme aime la malignité; mais ce n'est pas contre les malheureux, c'est contre les heureux superbes; et c'est se tromper que d'en juger autrement.»