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Quel plus éloquent, quel plus pathétique témoignage pourrais-je fournir de la sincérité de mes intentions, que les deux lettres ci-jointes, reçues en novembre dernier.[1]
[1] 1914.
Cher ami,
J'ai été joyeux d'avoir de vos nouvelles. Si je ne vous ai pas répondu tout de suite, c'est que je traversais une crise terrible. La douleur aujourd'hui est moindre, mais mon état, pire encore, et je n'ai plus qu'un très faible espoir de salut. Je vous peine en vous le disant, mais il le faut.
Je viens de faire mon testament. Or j'ai reçu de vous un présent d'un ordre rare, inestimable, unique: «le Chancelier de Fleurs.» Ce beau livre ne peut quitter mes mains que pour rentrer aux vôtres. Je donne toutes indications utiles pour qu'il en soit ainsi, en y faisant joindre un joli grès, qui me vient d'Hœntschell. Avec une de ces fleurs, qui paraissent orgueilleuses de s'épanouir dans votre atmosphère, ça pourra être, de moi, un agréable souvenir.
Cher ami, plaignez-moi, mon sort est court. J'ai passé la plus belle part de ma vie à recueillir des matériaux de travail, maintenant à pied d'œuvre, mais qu'il me fallait quelques années pour coordonner, rédiger, faire vivre. Ces quelques années, le destin avare me les refuse, et je disparaîtrai sans avoir donné ma mesure. Je tâche à me consoler en songeant que tout est vanité.
Il n'en sera point ainsi pour vous, cher ami. Votre route est encore longue et belle. Je m'en réjouis profondément.
Votre amitié fut une des fiertés de ma vie. Je vous embrasse.
Jacquet.
Et quelques jours plus tard.
Cher ami,
Depuis votre dernière lettre, d'une pensée si haute, j'ai toujours espéré pouvoir vous répondre quelques mots, non point dignes d'elle, assurément, mais y tendant de mon mieux.
Je ne le puis. Je suis au bout de ma force.
Je veux vous dire, pourtant, que l'assurance d'avoir mon nom au seuil d'une de vos œuvres, je l'emporterai comme un juste et noble orgueil. Merci.
Cher et grand ami, adieu.
Ces lettres, en dehors des personnels sentiments qu'elles me témoignent, je les admire à tel point, pour leur simplicité dans le détachement, leur sérénité dans la détresse, que je ne puis plus plaindre celui qui les a écrites. Mais je puis, je dois le pleurer.
R. M.
A
LA MÉMOIRE
DU DOCTEUR LUCIEN JACQUET
Lorsque je renonçai, il y a, de cela, quelques années, au séjour du moins immédiat et prolongé, de la Capitale, il me fallut me résigner, par ce fait même, et bon gré mal gré, à ne plus prendre ma part de bien des choses bien Parisiennes.