Il me vint alors à l'esprit, d'examiner ce que je perdais de la sorte; et après en avoir pesé le plus ou moins d'importance, de le consigner dans un chapitre, que j'intitulerais: Regrets Facultatifs.
Ce chapitre est devenu un volume, ce volume que je vous dédie, mon cher ami, sachant vous faire plaisir, et lui faire honneur[2].
R. M.
[2] J'ai laissé la dédicace telle que je l'avais écrite, aujourd'hui offerte, non plus à une chère personne, mais à un pieux souvenir.
La Trépidation.
«Monsieur, je tombe d'accord avec vous que beaucoup de choses en ce temps sont odieuses; mais leur œuvre destructrice est nécessaire pour préparer la place nette aux perfections qui viendront ensuite. En d'autres termes, et pour me servir d'une phrase courante, nous sommes dans une période de transition.»
—«Je veux vous croire, mais je me soucie peu de ce qui sortira de vos ravages, surtout si c'est neuf. Je ne connais pas les mœurs futures pour les approuver, les costumes futurs pour les admirer, les institutions futures pour les respecter, et je m'en tiens à savoir que ce que j'approuve, ce que j'admire, ce que j'aime est parti. Je n'ai rien à faire avec ce qui succèdera. En conséquence, vous ne me consolez pas en m'annonçant ce triomphe de parvenus que je ne veux pas connaître.»
Gobineau.
Quand je publiai mon Etude sur Madame de Castiglione, un de mes plus précieux lecteurs parlait de l'auteur avec quelqu'un qui lui dit: «je l'aime mieux comme pamphlétaire». C'était évidemment une boutade. Je n'en espère pas moins que ce mécontent ne sera pas satisfait de ce livre-ci. Mais j'ai observé qu'un lecteur préfère toujours, à ce que nous lui offrons, ce que nous ne lui offrons pas; ou du moins ce qu'il compte bien ne nous voir jamais produire. Ce sera donc seulement si l'on me rapporte que le réclamant précité affirme à propos de cette Trépidation, qu'il m'aime mieux comme esthéticien, que je me mettrai à douter de la bénignité de ces pages.
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Maintenant, la morale de cet effroyable réquisitoire, ou si vous préférez, plus exactement, de ces notes badines.
Je regardais, l'autre jour, partir pour la chasse, un jeune homme de vingt-deux années, dans la direction d'une Ile-aux-Oiseaux, disposée par Dieu pour sa carabine inlassable. Sa physionomie souriante, son pas alerte et relevé, le jeu libre et souple de ses mouvements, sous sa cheviot nuancée, tout cela disait l'allégresse de porter, sur des épaules juvéniles, vaillantes et confiantes, même nos intolérables jours. (Y en eut-il jamais d'autres?) Tout cela disait sa foi en la vie, même soumise aux bizarres lois, dont je viens de relever les tables. C'est, sans doute, nous qui sommes dans l'erreur, en ressemblant à ces vieux messieurs, qui nous paraissaient ridicules, quand nous avions vingt ans, parce qu'ils disaient, comme nous faisons aujourd'hui, que les choses de leur époque étaient meilleures.