Cette insidieuse incidente se trouvait amener à la barre de notre petit conseil, un récent spectacle de l'«Œuvre». On ne s'en priva point.
«Que voulez-vous—dit Timon—que je préjuge d'un écrivain qui se plaît à faire bêler une brebis sur un proscenium? Je pense qu'en cela il n'est point digne du nom de poète, parce que Dieu n'a pas créé les brebis dans ce but, et parce que leurs demeures sont les pacages et les bergeries?»
—«Puisque les bals Persans remontent sur l'eau de roses et reviennent sur les tapis de prières—interrompit un potinier—je vais vous en raconter une bien bonne. Quelqu'un, que j'ai le regret de ne pas vous nommer, parce que j'ai le regret de ne pas savoir qui c'est, je voudrais lui élever une statue, quelqu'un, dis-je, a eu l'étonnante idée de faire offrir, par un groupe d'invités reconnaissants, aux deux maîtresses des maisons où se déroulèrent ces prestiges, deux éventails dans le goût oriental, pour les remercier d'avoir offert aux messieurs, le loisir de mettre des turbans, et aux dames, de renforcer leurs aigrettes. Deæ nobis hæc otia fecerunt. L'une des branches de l'instrument devait porter le texte Virgilien, modifié ainsi. Mais les Amphitryonnes, probablement réfractaires à la trépidation, et persuadées qu'une invitation ne requiert pas d'autre récompense que la présence, ont, paraît-il, refusé le cadeau; et la vieille Comtesse Nigérie, qui avait accepté de patronner la mission, en a été pour ses frais de patronage. Ce n'est pas une blague; j'en sais quelque chose, j'avais consenti pour vingt francs qu'on m'a retournés. Tout de même, je voudrais bien savoir à qui revient l'initiative.»
—«Mais—fit une voix—je veux le croire, à l'éventailliste.»
La soirée en blanc et noir de la Comtesse de Chabrillan fut, à son tour, commentée. On ne s'étendit point assez sur ce que les privilégiés de ces séances devaient de gratitude à l'ingénieuse invention et à la bienveillante intervention d'une dame qui s'applique non seulement à varier l'art des festivités, mais à le multiplier. Ceux qui prennent le plus de part à ces divertissements ne sont pas les plus empressés à en faire l'éloge, même, et peut-être, surtout quand ce dernier apparaît mérité.» On se contenta donc de répéter à satiété que le noir et blanc était de goût funèbre, et lorsque le second dominait, n'allait pas jusqu'à s'égayer au delà du décor de l'enterrement de jeune fille, ce qui évidemment semblait moins sombre, tout en étant plus triste.
Ce qui n'aurait pas dû sembler moins exact, c'est d'ajouter que la tristesse vaut mieux que l'incohérence. Or, celle-ci fut représentée par la concession, sans doute faite à des conseillers mal avisés, d'introduire la couleur, à la fois grossièrement et faiblement, dans cet ensemble d'ivoire et de jais. Arbustes de crèches de Nuremberg, portant des fleurs assez pareilles à des emblèmes de drapeaux Suisses; massifs d'iris et de roses, aux couleurs habituelles de ces plantes, et surtout la cruche de la Marquise de Brantes, une cruche vraiment couleur de de cruche; ces détails évidemment détonnaient.
Mais le plus amusant de tout, et qui ne fut pas noté, c'est que, d'un festival entièrement inspiré d'Aubrey Beardsley, jusqu'à la copie insuffisante quoique servile, jusqu'au pastiche et au calque, de longs articles, qui le vantaient, ne mentionnèrent pas le nom de l'artiste Anglais; tant il est vrai que les pâles farceurs qui rééditent ces jolies choses, oublient ou feignent d'oublier ce dont ils devraient le mieux se souvenir, afin de tirer à eux toute la couverture… des deux beaux volumes de John Lane, piochés avec soin, débités avec fruit.
Si les causeurs de notre petit groupe ne firent pas cette réflexion, c'est que, à bien peu d'exceptions près, le nom du dessinateur du Rape leur était inconnu; ignorance toujours profitable aux enfonceurs de portes ouvertes et aux inventeurs de vieux neuf.
Ce qui fut reconnu vrai, à l'unanimité, c'est que, si presque tous les hommes sont bien en Turcs, et en Arabes, le costume Grec ne réussit qu'à fort peu. Même on en donna les raisons, qui étaient anatomiques. Évidemment, il est plus facile d'évoquer l'image d'un marchand de pastilles ou d'un chef de tribu, que de ressusciter l'Apollon du Belvédère. Quelqu'un ajouta que la présence, dans un bal select, de jeunes messieurs, les jambes nues jusqu'à mi-cuisse, au lieu de passer inaperçue, ce qui n'était pas non plus flatteur, aurait, il n'y a pas encore longtemps, fait se lever au Ciel les yeux des douairières, qui, aujourd'hui (s'il en restait encore) se seraient contentées de les abaisser dans la direction de l'objet, pour juger de visu de la gravité du litige. Au reste, personne ne parla de la chose, en tant que scandale, mais seulement comme contravention au programme de la fête vouée au blanc et au noir. On affirma que le système pileux de ces danseurs était apparu suffisamment noir, mais que leur peau n'était pas assez blanche pour rentrer dans le plan.
On en revint à parler du snobisme, qui permit à Timon de chevaucher un de ses dadas favoris, à savoir que ce mot n'était en droit de se voir employé dédaigneusement, que par rapport aux conventions sociales. Car ceux qui s'énorgueillissent de fréquenter des savants ou des artistes justement fameux, ceux-là sont dans le vrai. Fréquenter des princes et des rois n'entraîne, au contraire, de mérite, que s'il s'agit d'un Marc-Aurèle ou d'un Pedro du Brésil. En dehors de tels exemples, un titre, si haut soit-il, n'entraîne aucune faveur, du fait de celui qui vous adresse la parole, sans cela, il serait honorifique d'obtenir une entrevue d'Otto de Bavière, qui vieillit dans la déraison et se traîne dans le délire. Nul n'y souscrira.