Mais il y avait encore là[11], outre les invités précités, Anastase Gallo, Pétrus Loth, Marcel Le Lorrain, le sculpteur Barde, le peintre Libra, le professeur Ghezo, le professeur Albin, Marcel Lévèque, le docteur Josquin, le portraitiste Bologne, Madame Elphaige, Madame Stryge, Lady Helen, Lady Lilith, Madame Edouard Delphin, la Duchesse Gracieuse, Madame Gyspa, la Comtesse Ziska, la Comtesse Mathilde, la Princesse Rosesco, Madame Delavoie-Méduse, Ernest Cyrille, Paul Centule, Harry Pugnax, Albert Charmant, Myrtil Trust, Abel Bellard, Edmond Russell, Benoît de Castelnaudary, Martin de Rheingold, Duplex de Cyrnos, Raymond d'Hyères, Georges Le Voiturier, Armel de Syringe, Alfred Ardent, Cœcilia Frater, Blanche Baden, et cætera.

[11] Il me serait facile d'établir la liste des noms, assez transparents, sous lesquels j'ai groupé mes personnages. Mais je n'ai pas cru devoir le faire, parce que leur mission est de composer une conversation d'ensemble plutôt que de faire ressortir telle ou telle figure. Ce que j'ai voulu surtout assembler, animer, faire fonctionner et vivre, c'est le groupe indépendant des «quarante têtes incorruptibles», dont parle Rivarol, qui ne sont nullement les quarante académiciens, mais les quarante esprits qui ne s'inclinent pas devant le faux mérite et l'empêchent de dormir.

Lady Helen s'éleva d'abord contre les magazines, qu'elle accusa de tous les maux. C'est inévitable. Chaque jour voit naître plusieurs de ces recueils, et la concurrence les induit d'abord à se partager les sujets, puis à se les disputer, enfin à ne plus laisser subsister rien de simple et de gentil qui s'abandonne à être tel.

Les concours de chapeaux d'enfants marquèrent le départ de ces inconvenances: une fillette photographiée pour, et par un illustré, avec deux bouquets de cerises sur les oreilles, est en grand danger de passer pécore. Mais cela n'était rien, ou plutôt, voyez où cela nous mène, à ce concours de baisers enfantins, qui menace de détruire, jusque chez les marmots, les tendres caresses spontanées, les élans du cœur. Quand la petite Monna dira bonjour à la petite Vanna (car les bébés s'appellent comme ça maintenant) elle se règlera sur le souvenir du portrait qui a valu, à sa cousine, un abonnement ou une poupée, et pas une mère ne pourra plus compter sur un de ces bons bécots bruyants qu'on appelait baisers de nourrice.

Ces concurrences d'imprimerie poussent aux pires extrémités. Le premier qui inventa le livre d'adresses fut un grand criminel. Non seulement il ne permit plus aux gens de vivre heureux en vivant cachés, mais il les exposa au déboire de voir imprimer leurs alliances, qui ne sont pas toujours décoratives, sans compter le reste, et ce qui menace. L'Anglaise fit observer que, si les prédicateurs avisés interdisent les marques d'approbation dans le temple, c'est qu'elles forceraient d'admettre les signes de blâme: l'un ne va pas sans l'autre. De même les distinctions et les privilèges, signalés dans les Bottins de Salon, finiront par avoir pour contre-partie, d'y faire, quelque jour, figurer plus ou moins discrètement le discrédit ou la tare. Il est peu probable que les titres d'amants et de maîtresses, avec des signes correspondants, s'y voient désignés aussi clairement qu'ils le sont par les places à table; mais une nomenclature plus maligne saura bien inventer quelque euphémisme pour renseigner l'étranger sur le fin du fin de ces mystères. Le Musée de Saint-Quentin fait inscrire, au revers du portrait de Mademoiselle Fel: «préférée de La Tour». Espérons que ce vocable prévaudra.

Cette conversation amena sur le sujet d'une Revue que venait de fonder Monsieur Lapauze, et qui avait pris pour devise: défendre tout ce qui unit. Quelqu'un affirma que ce périodique ne manquerait pas de publier des vers de la Duchesse. Timon répondit avec beaucoup de grâce qu'ils correspondraient au signalement, puisqu'ils unissaient des syllabes qui n'étaient pas faites pour se rencontrer (sic).

C'était reprendre, par le mauvais bout, la sempiternelle question des amateurs. Le même affirma: «elle présente deux aspects, tous deux réglés. Le premier, c'est qu'il n'existe rien, dans l'échelle humaine, animale, végétale, et même zoologique, rien qui soit au-dessous du bousilleur d'art, qu'il se donne pour littérateur, sculpteur ou peintre. Ça c'est entendu. Mais l'autre point de vue n'est pas moins enregistré, à savoir qu'il n'y a de grands artistes que les grands amateurs, ceux qui travaillent à leur heure, à leur gré, à leur guise, selon leur inspiration et leur bon plaisir. La preuve, entre autres, c'est que des écrivains qui avaient produit de bonnes choses, de cette façon, depuis le moment où des périodiques les ont enrôlés, pour livrer le travail à des dates fixes, n'ont donné que des œuvres secondaires, même insignifiantes, parce que l'opération du Saint-Esprit, en matière de création esthétique, refuse de répondre à cette forme d'interrogation plus que délétère, annihilante: «sur quoi vais-je faire mon article, cette semaine?» Quel que soit le sujet choisi, dans ces circonstances, il ne saurait représenter que la deuxième, dixième, centième mouture d'une veine et d'une pensée.»

Les caricaturistes sont les hôtes des magazines; on en reparla; non de ceux qui dramatisent l'actualité ou la ridiculisent, mais des autres, qui réforment la ressemblance humaine et déforment la ressemblance divine. Leur art prête à l'interprétation; par suite, à l'incertitude. Y a-t-il lieu de considérer, ou non, comme une faveur, pour certaines personnalités, leur retour fréquent, dans les albums de charges? Que Becquières souffre de n'y pas être représenté, n'en fournit pas une preuve suffisante; mais que Forain y reparaisse continuellement, en apporte un témoignage presque probant. Mais alors, s'il y a vraiment de la prédilection dans ce choix, et de la consécration dans cette insistance, pourquoi ne pas faire tangoter certains gros bonnets de presse, avec leurs principales abonnées, et même avec leurs plus puissantes actionnaires? C'est ici que l'énigme commence. En voici une explication modestement proposée. Peut-être ladite faveur—si faveur il y a—hésite à se manifester à l'égard de ceux et de celles dont un froncement de sourcils diminuerait le beurre dans les épinards.

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Les discours s'élevèrent.