—«C'est une erreur de croire—dit Anastase Gallo—que ceux qui vivotent dans la gloriole se contentent de ce diminutif de la gloire, parce que celle-ci leur est inaccessible. Qu'une circonstance fortuite la mette à leur portée, par raccroc, les y installe, presque malgré eux, ils s'y sentiront mal à l'aise et feront la grimace, comme un homme à qui l'on offrirait un aliment fort et qui ne voudrait qu'une croquignole.

«J'en ai vu un exemple étonnant. La gloire est d'un goût âpre, d'un port douloureux, dont ne s'accommodent aucunement ceux qui se gargarisent de riens. Il ne leur faut qu'une irrigation de louanges ordinaires, assez pareilles à ces lavements portatifs, employés par les caillettes du Dix-Huitième Siècle, sortes de poires souples, et toutes placées, avec lesquelles ces folles entraient dans le bal. Le moment venu, en feignant de pouffer, elles tombaient brusquement sur un siège de rencontre, qui se trouvait ainsi, à point nommé, leur administrer la chose. A ceux qui ne veulent que des éloges ordinaires, tout est bon, sauf la grandeur. Un chrème sur un front n'a rien de commun avec ceux qui ne demandent qu'un chatouillement sotto il culo, comme dit Léonard.»

—«Le tort des jeunes hommes qui donnent dans l'écriture—dit Marcel Le Lorrain—c'est de se croire permis d'aborder, tout de go, le plus inaccessible des sujets, la rencontre des sexes, et de faire proférer des paroles éternelles, par un couple mis en présence, dans la solennité poignante de la Nature, et la tristesse de l'Humanité, touchée par l'amour; en un mot, de vouloir donner un pendant à Daphnis et Chloé, à Paul et Virginie, à René, Adolphe et Dominique, en même temps qu'un rival à Longus, Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand, Benjamin Constant et Fromentin. Que ces jeunes hommes renoncent à cette visée téméraire, qui ne saurait représenter que prétention, en dehors de l'expérience et du génie. Qu'ils écrivent des livres où il y aura beaucoup de choses, et au-dessus desquels pourra peut-être, un jour, si Dieu leur prête vie, et Saint Orphée, son assistance, s'élever un duo passionné, dont les accents bénéficieront du talent gagné, et des acquisitions du cœur.»

—«L'amitié n'est pas plus aisée à mettre en scène—dit Le Voiturier—bien au contraire, je ne vois que d'Annunzio qui s'y soit essayé, appliqué, avec étendue et force, non sans, d'ailleurs, y exceller.»

—«L'amitié—dit Timon—tout dépend de ce que vous entendez par ce mot énorme. Voulez-vous parler de ce merle blanc des sentiments, duquel Montaigne affirma qu'il ne se rencontre qu'une fois en trois siècles? Qui peut se vanter d'être digne d'une telle exception dans l'ordre des choses cordiales? Vous voulez donc seulement dire ce degré supérieur des relations, qui va jusqu'à donner l'aspect de l'attachement aux manifestations de la bonne grâce. A deux reprises, j'ai connu cela. Les deux fois, je l'ai perdu. Est-ce par ma faute? Je n'en sais rien.

«Le premier de ces deux amis était un homme de science, très distingué, au caractère droit, presque rigide, qui semblait, de prime abord, un peu aride et rude, mais dont, à le fréquenter, on s'apercevait vite que sa sévérité n'avait d'égale que sa douceur. C'était un stoïcien et un Spartiate; mais aussi un Lotophage, à savoir un de ces personnages homériques, habitants du pays des lotus, et qui tendaient aux voyageurs fatigués, la plante de l'oubli. Certes, je trouvais de cela, dans son accueil fier, son hospitalité simple, d'où l'on rapportait toujours ce contentement de soi, par l'autre, qui rend désirables les rencontres. Il y avait, en ce savant, du sage et du juste, deux mérites qui, pour être égaux, ne sont pas, cependant, toujours compatibles.

«Sa délicatesse à obliger était exquise et extrême, il y mettait des raffinements, que je n'ai vus qu'à lui. J'en conserve vingt témoignages, les uns matériels, d'autres spirituels; ces derniers, les plus précieux, se prolongent dans ma mémoire, qui les emportera.

«J'ai reçu beaucoup de lettres, dans ma vie, de nobles et de belles, des plus hauts esprits, des plus grands cœurs; aucune, jamais, je crois, n'atteignit au degré d'émotion qui me vint d'une courte page de cet homme amer. Elle m'arrivait d'un pays lointain, et m'apportait, au nom de nos deuils respectifs, des paroles profondes. Mes larmes m'empêchaient de lire, et je me demandais comment quelques mots, assemblés si simplement, pouvaient produire un tel effet sur une âme. Cette minute, jamais je ne l'oublierai.

«Un jour, je me trouvai, malgré moi, infliger à ce personnage, que je révérais, une légère blessure d'amour-propre, que son émotivité transforma probablement en peine morale; mais les circonstances mettaient, par ailleurs, en pleine lumière, ce que mon caractère peut offrir de meilleur. Hélas! une telle exaltation de notre moi, par-dessus ses manifestations directes, c'est trop demander, même aux plus parfaits. Tout n'en était pas moins brisé, entre mon destin, et celui de cet homme admirable. Quand je le croise, il détourne la tête, et je sens que nos deux regards, pas plus que nos deux mains, ne se rencontreront plus, désormais, en ce monde.

«L'autre n'apparaissait pas de si forte trempe; c'était un mondain surélevé, par l'élégance des dehors, le charme des façons, la culture quotidienne de l'individu, avec des habitudes d'art et des goûts de beauté. Ces manières polies et policées faisaient trouver, à celui-ci, qui m'appréciait, sur plusieurs points, une sorte de malaise dans l'exercice de mes facultés réfractaires. J'aurais pu, même dû, selon lui, en les réfrénant, attirer au lieu d'aliéner, captiver au lieu de combattre. En un mot, ce sympathique n'avait pas compris ma conformité avec le propos Baudelairien: «plaisir aristocratique de déplaire.» Un beau matin, il copia ce distique, dans l'œuvre d'un poète qui m'était cher, et me l'envoya.