«Et pourtant j'eusse aimé que l'on m'aimât, peut-être
L'avais-je mérité…»
«J'en fus touché, je lui répondis que rien ne me manquait, puisque j'avais son amitié.
«Je ne l'ai jamais revu.»
—«Moi aussi, j'ai eu mes étonnements d'amitié—dit Bellard.—Lié avec un homme dont j'appréciais le commerce, je fus peiné d'un manquement qui me portait tort et, venant de lui, me trouvait susceptible, je me refroidis. Mon ami ne me fit pas de représentations directes, mais se plaignit à des tiers, sans amertume, avec éloquence, pathétiquement. Je reçus, de personnes que je connaissais à peine, des convocations urgentes. Peu habituées à l'expression de sentiments si nobles, elles croyaient devoir attirer mon attention sur ceux-là, dont elles jugeaient presque impie de dédaigner la sincérité, de délaisser la ferveur. Ces manifestations me frappèrent. Je me dis que ces missionnaires avait peut-être raison; et les préjudices, desquels j'avais eu à me plaindre, ayant en partie cessé, je montrai à mon ami, sinon le visage d'autrefois, du moins une expression, je veux croire touchante, de confiance reparue et reconnaissable. Je trouvai un homme sans émotion, sans élan, sans grâce, dirai-je, sans politesse? Jugez-en: à l'occasion d'un deuil de famille, je lui ai écrit deux lettres, toutes deux demeurées sans réponse. C'est sans doute, que nous n'attachons de prix, qu'aux choses qui semblent nous abandonner. Quoi qu'il en soit, voici la leçon que j'en ai extraite: méfions-nous des personnes qui, ayant perdu notre amitié, font tout pour la reconquérir. Ce que cette manœuvre cache, c'est le désir de nous rattraper pour, ensuite, nous rendre la pareille et, à leur tour, nous planter là.»
—«J'ai—dit Timon—le regret de ne pas pouvoir vous donner tort. Une personne considérable avec qui je n'étais plus en relations depuis des années, est revenue à moi de la façon la plus émouvante. Il en résulta que j'en fus ému et revins moi-même. Hélas! le tour était joué. Quelques semaines après, je me suis aperçu que ce touchant retour obéissait surtout au mobile de me casser la tête (ou si vous préférez, la gueule, comme on dit aujourd'hui), et de me percer le cœur. L'une et l'autre se portent bien.»
—«Selon le plus ou moins de désir que vous pouvez avoir d'être renseigné sur la valeur des personnes que vous favorisez de votre connaissance—dit Lévèque—laissez s'approcher de vos relations, ceux qui souhaitent de les fréquenter pour les éloigner de vous. Certains se font une spécialité de ces manigances. Ils représentent une branche plus vivante, du groupe de ceux qui tâchent de se faire inviter à dîner, pour emporter les couverts. Vous me direz que les couverts qui se laissent emporter prouvent, par cela même, qu'ils étaient en ruolz. Il y a des relations en ruolz.»
—«Vous avez raison—dit Libra—les personnes de qui les sentiments pour nous peuvent varier sous des influences étrangères, ne doivent pas être tenues pour des personnes, mais pour des choses, et des choses de peu de valeur.»
—«Les hommes à qui ces accidents adviennent—reprit Lévèque—ne restent ni sans consolation, ni sans vengeance. Quand nous voyons ceux que nous préfèrent des personnes que nous avions favorisées, nous comprenons qu'elles n'étaient pas difficiles, qu'il leur fallait peu de chose, et que, pour cela, nous ne les avons pas satisfaites.»
—«C'est affaire à elles—dit Le Lorrain—autant dire affaire de goûts. Elles n'en restent pas moins celles qui, ayant mangé en haut, avec le maître, se contentent d'être descendues, et de partager des reliefs, à l'étage inférieur, avec ceux que l'antiquité appelait mendaci, mimæ, balatrones.»