—«Mais—interrompit Lady Lilith—il y a des gens qui aiment ça.»
—«Tout de même—continua Lévèque—les personnes qui agissent ainsi, prouvent, de cette façon, qu'elles se satisfont de nos restes. C'est flatteur pour elles, et pas malhonnête pour nous. Il existe une rubrique commerciale fort connue, qui dit: «habillez-vous avec les laissés-pour-compte des grands tailleurs.» Elle peut se transposer de la sorte: «faites-vous des amis, avec les laissés-pour-compte des grands cœurs.»
—Madame Gyspa compléta: «Ce sont des types qui ont le goût de jouer à Ote-toi de là que je m'y mette.»
—Lévèque reprit: «ces personnes sont comme des mites désireuses de ronger une fourrure ou de s'approprier les palmes d'un châle de cachemire. Mais il faut pour cela que le préservateur cède la place. Aussi tous les moyens sont-ils bons pour le déloger. On peut pareillement comparer ceux qui en usent de la sorte à ces joueurs du jeu de jonchets, qui doivent écarter d'un faisceau de bâtonnets d'ivoire, jetés pêle-mêle sur une table, tel ou tel d'entre eux, sans faire remuer le reste. La plus considérable de ces pièces est, bien entendu, celle qu'on nomme le Roi.»
—«Quand plusieurs personnes s'unissent pour faire fonction de Judas—dit Madame Stryge—c'est curieux qu'il ne s'en trouve pas au moins une pour rappeler les autres à l'ordre et à la décence, faire appel aux consciences, dénoncer la bassesse d'un procédé, l'iniquité d'un acte. Il ne s'en trouve pas. Tout le monde se met tout de suite d'accord dans la trahison, et se sent à l'aise dans la perfidie. Cela va de soi, coule de source, ne rencontre ni opposition ni résistance.»
—«Lesquels sont le plus à blâmer, par suite, plus à plaindre—dit Raoul d'Hyères—ceux qui détournent de nous nos amis, ou ceux qui se laissent détourner? Ces derniers, sans nul doute. Mais le raid ne va pas loin; les nouveaux alliés ne tardent pas à se prendre en grippe, et les uns à droite, les autres à gauche, nous glissent dans l'oreille, qu'ils n'ont jamais aimé que nous.»
—«Il en résulte—conclut la Comtesse Mathilde—que ce serait une erreur de donner le grand nom de brouille à des expirations de délai, dans le genre relations. Il faut tout de même bien s'essayer, avant de se connaître. Ce qu'on appelle fiançailles, sur le terrain matrimonial, existe aussi sur le terrain amical. Les promis assez sages pour ne pas insister, après avoir constaté l'incompatibilité d'humeur, sont d'un excellent exemple pour les amis qui renoncent à poursuivre, pour la même raison. Les observateurs qui appellent cela des brouilles, sont superficiels. La brouille est plus grave, elle désunit des cœurs associés, elle est imposante, vraiment plus forte que la Mort, puisque l'on voit mourir sans regrets, ceux dont la séparation n'avait cessé d'affliger.
«Pourquoi, dans ces conditions, si peu de ces séparés reviennent-ils? Ce serait si touchant, presque toujours si bien accueilli! C'est que l'amour-propre les arrête. Il a tort, ils ont tort de ne pas comprendre que la répudiation n'était souvent qu'une épreuve, destinée à mesurer l'étendue de leurs sentiments, qui n'ont pas su vaincre. Vraiment la dignité de tels retours me semble seule capable de déterminer, ou non, le regret auquel ont droit ceux que nous avons cessé de connaître. «Ceux qui ne reviennent pas, ne méritent pas…»—affirme quelqu'un de mon entourage.—Il a raison, non moins que le vers de Musset, qui écrit avec justesse, avec délicatesse:
On s'approche, on sourit, la main touche la main…
«Comme nous devons aussi nous méfier de nos caprices, il est bon de nous garantir contre nous-même, et ne cesser d'avoir présente à l'esprit, la bague d'Essex. Je me souviens d'avoir donné, un jour, à quelqu'un que je me préparais à aimer, je ne sais plus quelle babiole, en lui disant: «renvoyez-la moi, le jour que je commencerai d'être injuste.» Je le suis devenue, l'ami ne m'a pas renvoyé l'objet. C'est sans doute qu'il ne m'aimait pas. Il ne saura jamais ce qu'il a perdu!»