—«Votre de amicitiâ me paraît tirer à sa fin—dit Timon—voulez-vous me permettre de vous fournir le cul-de-lampe? Le voici! Je vais vous dire les deux choses les plus curieuses qu'il m'ait été donné d'observer dans des regards affectueux.
«Une personne amie me demanda, un jour, ce que je voulais qu'elle me laissât par testament; et pour lui être agréable, je choisis un objet d'art qui me plaisait. A quelque temps de là, j'appris à cette personne, dans le désir de lui témoigner ma reconnaissance anticipée, qu'une œuvre du même artiste venait d'atteindre un grand prix, au cours d'une vente publique. A l'instant même, je lus dans ses yeux, comme j'aurais fait dans un livre, qu'elle rentrait chez elle immédiatement, pour me reprendre le don posthume, par une seule rature. Elle voulait bien me léguer quelque chose; mais pas tant que ça.
«Une autre fois, je crus devoir mettre en garde un soi-disant ami contre un homme dont les procédés envers moi n'avaient pas été corrects. Mon soi-disant ami parut acquiescer. J'ajoutai que le même personnage était quelqu'un de cauteleux et d'habile, exerçant une influence réelle sur des personnes elles-mêmes influentes. Séance tenante, je vis poindre dans l'œil de mon interlocuteur, une considération naissante pour l'individu. Huit jours après, ils étaient liés et collaborateurs.»
—Lévèque répondit avec son air épiscopal et sa voix posée: «vos exécrations sont moins judicieuses qu'elles ne paraissent, parce qu'elles accusent des sujets de ne pas se comporter comme vous leur en faites le crédit, dans des circonstances sentimentales auxquelles la nature ne les destine pas, au lieu de vous accuser vous-même de les avoir exposées à ce manque d'adaptation qui vous choque et les déshonore. Autrement dit, mon cher ami, vous avez voulu apprivoiser des crocodiles, et vous vous plaignez d'avoir un bras de moins. Pourquoi ne pas vous être tout d'abord rendu compte du nombre de leurs dents et de la forme de leur mâchoire? Ces sauriens sont innocents. C'était peut-être un baiser que pensaient vous donner de tels animaux, quand ils vous ont privé d'un membre. Du reste, si vous continuez de leur en vouloir, surveillez-les d'un peu plus près pour votre dédommagement et votre vengeance. Ils se traitent entre eux comme ils ont fait de vous, et vous ne tarderez pas à voir une de leurs propres pattes joncher le terrain ou flotter sur l'onde.
«Croyez-moi, mon cher Timon, ce n'est pas avec ces personnages voyants que se fabriquent les amis de tout repos. Les amis, ça se fait avec des bonnes gens un peu ennuyeux, à vertus bourgeoises, des bonnes gens qui ne s'attendrissent pas sur nos malheurs, comme des caïmans, mais qui ne menacent pas nos anatomies. Parfaitement, des bonnes gens comme nous.»
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On changea de ton.
Comme il se trouve des gens qui veulent en savoir plus long que les autres, un monsieur demanda si l'usage nouveau, de la part des auteurs, d'envoyer des volumes sans dédicace, représentait une amabilité, ou le contraire. L'opinion fut unanime: mieux valait ne rien envoyer que de le faire dans ces conditions. Le monsieur voulut encore savoir si un auteur qui avait offert un livre, dont on l'avait remercié par une lettre étendue, devait une réponse à cette lettre. Quelqu'un, qui semblait qualifié, répondit: «il m'est, une fois, venu un volume broché, d'aspect vraiment pitoyable; c'était un de ceux que les éditeurs peu scrupuleux refont avec de mauvaises feuilles tachées, entamées. Comme l'ouvrage, lui, n'était pas mauvais, j'ai écrit une lettre qui, d'abord étant manuscrite, sans macules et sans déchirures, valait mieux que le livre, mais en retour de laquelle je n'ai rien reçu. Je me tiens pour volé.»
—«Ah! vous croyez en avoir fini avec les bons procédés littéraires—dit Alfred Ardent—eh bien! que dites-vous des catalogues de librairie, qui vous apprennent que vos meilleurs amis se font un petit (bien petit!) revenu, en vendant ceux de vos livres que vous leur avez envoyés avec des dédicaces tendres?»
—«Ceux-là sont les plus gentils—dit Robert de Montesquiou—ils vous apprennent ainsi indirectement, et sans y mettre de malice, qu'ils ont eu l'esprit de substituer à l'ennuyeuse lecture de nos œuvres, le plaisir qu'ils nous doivent, d'avoir humecté leur mouchoir d'un parfum nouveau, ou d'avoir fumé, grâce à nous, un bon paquet de cigarettes.»