—«Vous oubliez—dit Myrtil Trust—le groupe (heureusement restreint!) de ceux qui vous écrivent pour vous demander vos livres, mais qui ne vous donnent pas signe de vie, après les avoir reçus. Cela veut-il dire que le livre est mauvais, ou que le lecteur est mufle?»
—Delphin répondit: «peut-être les deux».
—«Il y a cependant des exceptions à la règle—dit Timon.—Je veux dire que l'on peut quelquefois paraître dans son tort, sans l'être tout à fait. En voici un exemple.
«Il m'est arrivé une histoire assez délicate avec une aimable dame, peut-être victime des raisons sociales, ou peut-être sincèrement abusée, je n'ai pas encore bien démêlé lequel. Ce qui est certain, c'est que, lors de son arrivée à Paris, (c'était une étrangère de marque) elle avait paru digne d'appeler dans sa demeure, et d'y réunir, ce qui en valait la peine; au lieu de cela, le compte rendu de ses réceptions ne tarda pas à révéler qu'elle ne recevait que des sots et des snobs. Quelqu'un qui avait, avec elle, son franc-parler, lui dit, un jour, avec une drôlerie réelle, mêlée de feinte niaiserie: «pourquoi donc, Madame, ne recevez-vous que des bonnes?»
«Moi qui ne me jugeais pas autorité à lui adresser une critique si directe, je me trouvai un peu embarrassé, le jour, que je reçus de la dame un petit volume, qu'elle avait cru devoir publier pour faire comme tout le monde. Selon ma coutume de franchise, je répondis ce qui me vint à l'esprit, dont je m'aperçus, avant de le mettre à la poste, qu'il valait peut-être mieux ne rien écrire du tout, parti auquel je me rangeai, et que des gens de goût, je veux le croire, approuveront, quand il sauront que mon premier jet m'avait inspiré ce qui suit:
Madame,
«En lisant, dans les feuilles, le nom des personnes qui se vantent de vous voir les accueillir, j'ai compris que ce qui vous en donnait le courage, c'était la pensée des heures que vous employez si bien, lorsque vous les passez loin d'elles.»
Un de nos solistes continua:
—«J'ai encore reçu, d'un Monsieur Bonté, un livre sur la beauté. L'association me semblait heureuse. Il y manquait cependant quelque chose, la dédicace à laquelle j'avais droit. Mais ce n'est pas tout, l'auteur s'était encore privé d'une autre forme de beauté, même de bonté, en faisant honneur à Monsieur Bourget, de l'épigraphe qu'il avait choisie pour son volume. Attribuer à l'auteur de Cruelle Énigme ce qui est de l'auteur de Salammbô, ce n'est pas du tout rendre à César, ce qui appartient à César, c'est plutôt donner à la flûte ce qui vient du tambour.
«Pour être, heureusement, assez rare, une telle erreur n'est pas sans précédent. J'en connais une autre, celui-là, de Monsieur Duret, qui signe Whistler, sur la couverture du joli volume, consacré, par lui, à ce Maître, un texte célèbre, lequel est de Keats, «a thing of beauty is a joy for ever». Il est vrai que ce mot, le grand artiste de Chelsea le répétait souvent, mais il ne s'en attribuait aucunement la paternité. Ses mots lui suffisaient. Ils lui suffisent toujours.
«C'est encore Whistler qui disait de certains jeunes peintres: «ils rentrent chez eux pour faire un Whistler avant leur dîner». Les jeunes gens d'aujourd'hui rentrent chez eux pour faire, avant leur dîner, un Blake, un Beardsley ou un Bakst. Je n'en vois pas qui s'en tirent. Entre les décors de Saint Sébastien et ceux de Pénélope, je vois, au contraire, toute la distance qui se creuse entre un dessin de Maître et une image d'Épinal. La mise en scène de Nocturnes de Monsieur Debussy n'est qu'un maladroit enfantillage, qui a fait grand tort au théâtre Astruc; et quand ce que j'appellerais volontiers l'«École du Chiffon» secoue là-dedans tout le rayon de la mousseline de soie, je songe que l'on peut admirer cela, les jours d'exposition, dans les Grands Magasins, sans payer de place.
«Costumes et accessoires n'ont pas plus de chance dans leur naïveté prétentieuse. Les premiers sont aussi poncifs, aussi pompiers que le furent les toilettes des dames des Huguenots, dans la salle de la Rue Le Peletier. Les demoiselles en vert billard, qui se trémoussent, on ne sait pourquoi, sur le côté droit de la scène, pendant que la Reine tisse le linceul, sont aussi laides que ridicules, et pas le moins du monde Homériques. Tout cela est frappé de stérilité, de comique et de mort, comme tout ce qui, pour avoir vu, sans la comprendre, une construction grande et belle, s'imagine la reproduire, en mieux, avec des cartes et des allumettes. A peine Mademoiselle Duncan a-t-elle dansé le pas de la Joueuse d'Osselets, ou Madame Pavlova, «le Cygne», de Saint-Saëns, que d'innombrables jeunes personnes vous proposent, de bonne foi, de venir, pour un cachet raisonnable, gâter un après-dîner, en jonglant avec des cerises en celluloïd, ou en simulant des poses de volatiles, qui n'ont plus rien de l'oiseau de Léda, mais tout de l'oie du Frère Philippe.
«Quant à l'arc d'Ulysse, il me fait penser à ce pistolet d'enfant, dont le projectile, sous forme d'un liège attaché d'une ficelle, partait avec un bruit de goulot qu'on débouche. Souvenez-vous de l'arc de Saint Sébastien. Il était beaucoup plus grand que Madame Rubinstein, elle-même combien de fois plus grande que l'arc d'Ulysse!
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Ces propos amenèrent à parler du «Genre Martine». Madame Boose parut croire qu'il s'agissait d'un genre créé par la Comtesse René de Béarn et tout de suite voulut l'adopter. On la détrompa. C'est d'un magasin décoratif outrancier qu'il était question; quelque chose en barbare, de ce que Liberty représentait, à Londres, en suave, il y a une trentaine d'années.