—«Assez d'art décoratif comme ça!—cria Burin—ce qu'il faudrait inventer, c'est un art dépuratif, qui commencerait par nous purger de cette esthétique pour nègres.»
—«Votre comparaison, qui peut sembler désobligeante—dit Timon—est seulement exacte; il ne s'agit que de la prendre en bonne part. Je suis allé une fois dans cette boutique, avec Aromesti, qui m'y amena; j'y ai aperçu la Princesse de Léon, qui est belle, mais d'une beauté sans relation avec ce décor, et que je me serais bien plutôt représentée dans la galerie de Georges Sortais, entre des Largillières authentiques. Si, au contraire, j'avais rencontré, parmi ces comptoirs de coquillages, de verroteries, de fleurs aveuglantes et d'étoffes criardes, des personnages de Gauguin mangeant des fruits de Cézanne, il y aurait eu accord entre les figures et les fonds. La prédilection de certains amateurs pour des toiles brutales, des couleurs choquantes, des formes simplifiées, devait conduire à transposer cet art dans l'ornementation domestique.
«J'ai encore visité deux de ces shops, l'ensemble m'a paru plutôt précaire, et je l'avoue, surtout Suisse. Je me croyais dans un hôtel de Zurich, ou de Pontresina: mêmes stuquages nus, mêmes parois terre-cuite, aux festons tête-de-nègre; mêmes ornements de cuivre, encastrés dans les boiseries, sans omettre le retour du noir, parmi la palette fraîche, du noir banni par Boucher, ramené par Whistler, porté sur la scène par Benois, et sur les murailles, par Romaine. En somme, supprimez Guillaume Tell et Madame Brooks, l'art surdécoratif contemporain n'en mènera pas large, et même «s'écroulera misérablement», comme fit la divinité d'Henri Heine, quand expira la mensualité, que lui servait le Roi Louis-Philippe.
«Maintenant, je ne sais pourquoi le pays de Freudeberg et de Mind, de Bœcklin et de Segantini, fait encore sourire, lorsqu'on parle d'art, et continue de représenter, aux yeux de la plupart, une pépinière de sculpteurs d'ours, de chalets et d'edelweiss; le fait est que mon guide me prit à part, sur la fin de notre visite aux galeries précitées: «une autre fois—me dit-il gentiment—ne parlez plus de la Suisse.»
—«Vous m'étonnez avec vos doléances sur l'art décoratif—dit Raoul d'Hyères—je croyais pourtant que le messie du genre était venu; ne serait-ce donc par hasard que son Antechrist? Voilà pourtant ce que j'ai lu, ces jours derniers, dans une feuille infaillible, à propos d'une pièce en vogue: «de l'art, si humainement utile, et si noblement beau, des costumes, que pourrais-je bien vous écrire? Ils sont l'œuvre de l'artiste inimitable qui a pris à la gorge le mauvais goût, et l'a étranglé, grâce aux dieux! Ce créateur inlassable de merveilles savantes, j'en parlerai certes, un jour, bientôt, et longuement, et avec joie. J'aurais trop de choses à dire ici, et vous verrez!»
Qui ça peut-il bien être?
Je voudrais le connaître
Pour le voir et savoir
Si l'on peut conserver encore un peu d'espoir.»
—«Vous parliez tout à l'heure de Madame Brooks,—dit Madame Edouard Delphin—vous savez que son portrait de d'Annunzio vient d'être acquis par le Musée du Luxembourg; comment le trouvez-vous?»