«J'ai connu un monsieur qui venait de construire sa maison. (Il aurait écrit son home.) Ayant fait fortune dans l'hôtellerie et la nouveauté, une double logique semblait lui conseiller de donner, à son logis, le nom de «Château Pot-au-Feu» ou «Villa Madapolam». Il la dénomma Sea-cottage. Où l'anglais va-t-il se nicher? Après tout, pour être comiques, ces anomalies sont explicables. Quand on quitte ses habits de travail, ce n'est pas pour en mettre qui leur ressemblent. Un autre homme de ma connaissance, grand financier, celui-là, s'entendait reprocher de ne réunir, dans ses galas, que des invités d'un groupe différent du sien. Il en donna cette raison, peut-être judicieuse: «nos parents n'ont pas assemblé de telles richesses, dans le but de nous voir, pour toute récompense, régaler les fils de leurs employés.»

«Je connais deux Israélites, qui devraient s'appeler Moïse et Aaron; ils s'appellent Pierre et Paul, deux noms de saints. Pourquoi? car ce sont précisément deux de ces noms que nous appelons noms de baptême. Toujours pour les mêmes motifs: goût de la contradiction, plaisir de l'anomalie. Une fiancée m'écrit qu'elle épouse un Monsieur Abraham, qui—ajoute-t-elle—«n'est pas Juif». Il est dans son tort. Je sais, de même, une demoiselle Jacobs (n'oubliez pas l's!) qui joue, dans le catholicisme militant, un rôle appréciable.»

—«Pourquoi voulez-vous empêcher les gens de se payer votre tête, ou de vous en donner à garder, si ça les amuse?—dit Castelnaudary.—J'ai l'honneur d'être quelquefois reçu par une demoiselle, qui reçoit elle-même tous les jours, dans les environs de cinq heures, un homme différent. Ce qui ne l'empêche pas de vous répondre, chaque fois que vous lui demandez une chose qui l'ennuie: «j'aimerais mieux me faire cocotte.» Je l'approuve de dire cela, si elle se met dans l'esprit de passer pour vertueuse. Quand ces mots ne persuaderaient qu'une personne, ce serait autant de gagné. Celle-là veut bien donner dans le paradoxe; mais elle exige aussi de donner dans le mille.»

—«Ne dites pas de mal des cocottes—clama Pugnax—elles restent sentimentales et, par suite, capables de se laisser suborner in extremis. J'en ai connu qui se sont fait arracher de jolis petits testaments (dirai-je des testamenticules?) dont les termes éloquents sont malheureusement voués à l'oubli, parce que, je ne dis pas les locataires, mais les légataires à la nuit ne les portent pas au jour, les timorés et les ingrats! J'en sais même un qui envoyait une vieille dans des maisons où il n'y avait pas d'ascenseur pour réclamer des objets qu'elle avait jadis donnés, et qu'il prenait à cet homme délicat la fantaisie de ravoir.»

—«Ces cocottes ont d'autant plus de mérite qu'elles sont souvent à plaindre—dit Timon.—Quelqu'un me parlait, l'autre jour, de l'une d'elles, qui reçoit deux mille francs mensuels d'un jeune homme destiné à jouir d'un demi-million de rentes. Mon secrétaire, à qui je contais la chose, conclut assez comiquement: «il ne se ruinera pas.»

«Ce secrétaire est un garçon bizarre de qui je noterais quelques singularités si, par hasard, il venait à mourir. Je l'ai entendu proférer des paroles surprenantes. Une fois que je pénétrais, avec lui, sous les voûtes d'une abside, je le vis plonger sa main dans le bénitier, mais sans accomplir le signe correspondant et pieux qui devait en résulter. Comme je lui faisais observer l'inutilité de son acte, ainsi réduit aux prémices, il s'en excusa dans ces termes: «c'est—dit-il—tout ce que je sais faire dans les églises.» Il ignorait que l'on pouvait encore y donner des rendez-vous d'amour et dormir au prône.»

—«L'état de choses qui vous afflige—dit l'abbé Lorgner—tient tout entier dans la parole des Saints Livres, sur le danger de mettre du vin nouveau dans les vieilles outres. Les peuples neufs créent, naturellement, des manières d'être, des usages, des façons de sentir, de penser, d'agir qui, venant d'eux, leur conviennent. L'échange en est-il favorable? Il en résulte que le monde perd son aspect de livre d'images variées, que le voyage aimait à feuilleter; et que le voyageur arrive à Tokio pour retrouver le chapeau-melon, qu'il porte lui-même.

«Cet inconvénient n'est pas le pire. Les pièges que notre cher Vieux-Paris, rajeuni dangereusement, tend à nos pas, depuis quinze années, font regretter les promenades sans circuits, sans cahots, sans fondrières. Encore si ces transformations entraînaient une prospérité! Je ne l'entends pas dire. Notre ville et ses progrès ressemblent à ces vieilles coquettes (passez-moi la comparaison) dont les corsets déplacent les organes, qui s'en trouvent mal; et toutes fières d'avoir abaissé leur taille, ou relevé leur croupe, elles partent pour une fête, où la Mort les attend, sous forme de péritonite ou d'embolie.»

Ces deux mots entraînèrent nos gens sur le terrain d'Hippocrate.

On parla de la greffe humaine, et des applications, que les «physiologistes réveillés»—selon l'expression même de Wells—se décidaient à donner au célèbre roman de ce maître. Un mioche américain, né borgne, venait de recevoir en cadeau, pour ses étrennes, un œil de porcelet, qui reprenait à merveille. Tout de même, la chose abondait en rêveries. Supposez que cet enfant ait été Saint Antoine; sa prédisposition à un campagnonnage qui répondait à ses vues, pouvait s'accommoder de l'opération; mais que ce fût l'autre, celui de Padoue, une telle métamorphose ne l'exposait-elle pas à ne plus faire retrouver que des objets malpropres? «Il aime ce qui sent mauvais…» aurait-on dit de lui, comme de Dingo, de célèbre mémoire. Cela n'empêche pas ce quadrupède peu dégoûté de nous avoir donné bien des leçons de morale. Celle qui couronne le livre, la leçon sur l'ingratitude, qui aurait dû avoir tant de retentissement si l'on avait soulevé les masques, est admirable de mesure dans la flagellation et de dignité dans la semonce. Personne ne broncha; le monitoire passa inaperçu, sauf de quelques yeux clairvoyants. Ils suffisent aux vrais redresseurs, qui n'opèrent réellement que pour ceux qu'ils visent. Le public, lui, aime les masques, et les rattache au besoin; il tient aux marques, lesquelles, seules, le guident; il n'aime pas qu'on les lui change, et n'admet pas qu'on lui prouve qu'une liqueur, une fois lancée, n'associe pas toutes les vertus du «double zéro» à toutes les forces de la «fine».