Quant au nez fabriqué avec un sternum—pour en revenir à la Greffe—je laisse à juger du flair de celui-ci.
—«A ces sautes de notre thérapeutique—dit Ghezo—j'attribue une part de l'hésitation du public, devant la dernière pièce de Bataille. Un scrupule de délicatesse très compréhensible, bien marqué chez l'auteur, par sa tendre visite au cimetière de Passy, indique son naturel désir de donner satisfaction à une mère plaintive, mais ne donne pas le change sur sa véritable visée, qui est de porter au théâtre un cas fameux, entre tous, dramatique, et si spécialement du ressort de sa notation incisive! Ce fut, de tout temps, le droit, disons le devoir des écrivains, que cet échange entre l'art et la vie. Seulement, tout de même, ce scrupule paraît, cette fois, gêner l'artiste, qui s'en tire en postdatant les scènes. Mais le procédé creuse des vides, en même temps qu'il fait surgir des obstacles.
«D'abord, afin de démarquer le sujet, en le rajeunissant, le voilà situé dans un décor aigu de la progéniture Beardsleyenne. C'est difficile, pour un personnage de Julian, de se reconnaître sur ces tentures-là. On peut le regretter, car le dramaturge lui-même, en dépit de son acuité, ignore à quel point les circonstances lui avaient préparé, dans son interprète, un presque-sosie de son modèle. Il résultait de tout cela, de l'anachronisme, d'où naissait un malaise.
«Le rapin arrivé, même consacré, qui fait des plaisanteries sur Jésus-Christ, datait de Gavarni, déjà, et florissait en 78. Il jure sur les fonds d'or qui servirent à l'Angelico, et parmi les coupes, dont le Nazaréen aurait changé les fruits de cristal en louables abricots crottés, ou en pommes de reinette.
«Mais ces desiderata ne sont rien, à côté de ceux qu'entraîne le «progrès de la science»; où les autres forent quelques trous, celui-là creuse des abîmes. La pauvre jeune peintresse, qui se livrait furieusement à la vie, par horreur de mourir, aujourd'hui ferait sourire le Docteur Moreau; elle en prendrait à son aise, comme une asthmatique de ma connaissance, qui se laisse ouvrir le thorax, quand sa respiration la gêne. Je connais telle autre patiente qui, pour une otite, enlève son oreille, la pose sur un guéridon, et désireuse de ne rien perdre d'une conversation, prête aux propos, non l'organe manquant, mais le tympan qui subsiste, et charme les assistants par ses répliques variées.
«Miss Phalène, afin de gagner du temps pour faire un mariage de raison, et mourir centenaire, donnerait l'ordre d'extraire ses poumons, de les aérer, de les épousseter, une heure, pas davantage; ayant du monde à dîner, elle ne saurait faire attendre le coiffeur, qui viendra pour lui mettre sa perruque bleue.»
—«Je connais le type—dit Albert Charmant—c'est la loufoque du lancement, celle qui porte sa montre à son orteil et se fait peindre un oiseau des Iles sur la joue gauche; mais il existe d'autres femmes, d'autres dames; il y a la marquise de Juigné, la marquise de Moustiers, qui fondent une ligue contre l'intempérance des atours. Seulement, ce sont des modèles de Cabanel, du temps où triomphait le décolletage en carré, lequel se porte maintenant… sur les chevilles.»
—«J'approuve les perruques de couleur—dit Ardent—parce qu'elles insistent sur le côté artificiel du postiche. Il peut y avoir de très jolies choses factices, à la condition de se donner pour telles. Voyez les fausses fleurs japonaises, ce sont des bibelots charmants, qui ne prétendent à rien d'autre; tandis que, dans cette branche, une servile imitation de la nature ne donne, chez nous, que des résultats trop ambitieux, jamais complètement atteints, qui déçoivent et déplaisent.»
—«Je vous attendais là, Messieurs—dit Madame Elphaige.—Exclure de vos charges et de vos plaidoyers, notre sacro-sainte toilette, serait, il me semble, nous manquer de respect. Vous ne le voudrez pas. Donnez donc libre cours à vos dithyrambes, ou à vos réprimandes. Par exemple, je vous avertis que celles-ci, pas plus que ceux-là, n'obtiendront d'effet. Les dimensions de nos aigrettes et de nos panaches ne sont pas plus soumises au désir des spectateurs de ne rien perdre des pièces qui meurent faute d'assistants, qu'elles ne sont subordonnées à notre désir de ne pas épousseter les plafonds. Seules, les omnipotentes volontés des tout-puissants fournisseurs qui veulent, en élaguant ou en élargissant, faire réformer la commande de la précédente année, ont voix au chapitre. Ajoutez donc, ou retranchez à ce fameux chapitre des chapeaux qui manque, dans Aristote, toutes les additions qu'il vous plaira, nous n'en avons cure; mais il nous divertira de vous entendre divaguer, sur le sujet, comme les vagues au pied des dunes.»
—«J'ai reçu dernièrement—dit Abel Bellard—un questionnaire sur le sujet. Or, cet interrogatoire ne demandait pas: «comment la Femme doit-elle se vêtir?» Il formulait, ou peu s'en faut: «de quelle mascarade doit-elle s'inspirer?» Là réside le mal, et c'est un grand malheur.