«Quand la mode devient folle, ainsi qu'elle a fait depuis des années (car, on a beau dire, elle ne l'a pas toujours été) les points sur lesquels elle se manifeste, deviennent pareillement fous; et comme ce sont tous les points, le monde, la ville, le salon, la rue, les endroits privés, le lieu public, et jusqu'à l'église, vous conviendrez que l'œil peut s'en plaindre, non moins que cet œil intérieur qui s'appelle le goût.

«Voir (l'occasion n'en manque pas) une pleureuse, en Roxane de crêpe anglais, suivre une dépouille chérie, me cause un étonnement aussi pénible que de lire, comme je le fais, chaque jour, indignement rapprochés dans la même rubrique d'un quotidien, sous le titre de la journée: «Obsèques, basilique Sainte-Clotilde, dix heures, inhumation au cimetière Montparnasse. Thé dansant, Washington Palace, orchestre Boldi.» Voilà vraiment une journée bien employée!

«Ce que j'appellerais volontiers l'indécence par juxtaposition de mots, qui ne peuvent se rencontrer sans se choquer, n'est, hélas! pas rare. Mais ce qui dépasse la surprise, même la colère, de toutes les proportions du sourire, c'est l'étonnante inconscience avec laquelle le reportage associe ces noms «Marie-Madeleine» avec les termes «Casino municipal de Nice.» Comment ne pas croire rêver, en lisant des choses dans le goût de ceci: «Marie-Madeleine, en dépit (pourquoi pas plutôt: au dépit?) des divins personnages qui s'y meuvent, et de l'atmosphère d'Évangile (!) qui l'enveloppe, est une œuvre dramatique.»—Qu'est-ce que cela peut bien signifier? quels personnages pourraient, à ce point, créer une atmosphère de drame?

«C'est en dramaturge que Mæterlinck s'est penché (pourquoi pas plutôt: a levé les yeux?) vers le drame du Golgotha… c'est en constructeur de théâtre (est-ce suffisant?) qu'il a appelé Lazare hors de son tombeau.»—Lazare a entendu certaine voix, qui lui permet, sans manquer de politesse, de ne plus répondre à l'appel des «constructeurs de théâtre».

«Je pensais à tout cela, l'autre jour, en écoutant l'admirable et charmant discours de Barrès, à propos du Maître des Jardins Français, page ordonnée comme un parterre, phrases savantes comme des boulingrins, périodes claires et ombreuses comme des xystes. Quand il en vint à ce passage réconfortant: «nous avons épuisé les égarements de la folie et les attraits du désordre», je songeais à bien des choses, notamment à la Mode. Je me disais qu'elle aussi, qui avait été un jardin, un noble et charmant jardin Français, était devenue, sous le fâcheux et inconscient ascendant des agitateurs irréfléchis, ou mal inspirés (parmi lesquels les pâles et pauvres imitateurs de Beardsley ne sont pas les moins déplorables) était devenue, dis-je, un jardin turc, chinois, cosmopolite et carnavalesque, un jardin de Courtille, où l'indécence le dispute à la laideur.»

—«C'est exact—continua Paul Centule—de jeunes demoiselles, dont la maman, la dernière, porte encore une jupe bouffante, en soie gris-fer, apparaissent dans une soirée, vêtues en Circassiennes, et dansent le pas de l'Ours, devant leur mère qui ne pense pas à mal, mais seulement à Berne.

«Ce malheur des toilettes date du jour où les dames ne sont plus allées chez le marchand d'étoffes, pour choisir le tissu et les garnitures, et examiner les patrons, décider la coupe. Au lieu de cela, les vendeurs d'atours sont devenus des maîtres de ballet, chez lesquels vous voyez des ouvrières en modes s'avancer du pas de Mademoiselle Duncan, pour faire valoir les gazes.

«Il devait en résulter ce qui est advenu des livres d'adresses, dont vous parliez tout à l'heure: les premiers se contentèrent d'indiquer les domiciles; mais les autres ont dû renchérir.

«De même il a fallu encore surpasser les habilleuses dansantes. Aujourd'hui on leur adjoint une musique dans le goût de la façon, dans le ton de l'étoffe, et Arthémise choisit son deuil aux accords de la Marche funèbre de Chopin, tandis que la phrase, ensemble voluptueuse et pure, composée pour l'oiseau de Léda, par le Maître de la Splendeur vide, apparaît d'un grand secours, pour Iphigénie, dans le choix de son voile nuptial et les blanches combinaisons de sa toilette de mariée.»

—«C'est une illusion—dit la Princesse Rosesco—d'imaginer que la Mode, non seulement doive, mais puisse même être créée par les peintres. Le contraire serait plus juste. Ils sont là pour la reproduire, non pour l'engendrer. Les vrais, les seuls créateurs de la Mode sont les modistes, auxquels il est parfaitement permis de se montrer des artistes, et de talent, et de génie, mais dans leur genre, et aussi incapables de produire un tableau, que les peintres, une toilette. Deux exemples encore.