«Comparez ces insuffisantes images, à l'impressionnant portrait, par Forain, de la même authoress. Quelle saisissante allégorie, digne d'illustrer les Vivants et les Morts. Son chapeau large et bas amasse au-dessus de son front, comme un essaim d'oiseaux funéraires; il répand de l'ombre sur la plaine, sur les coteaux, sur son visage, sur sa vie…»
Un grincheux n'admit pas de lâcher le sujet du cinéma, sans avoir prétendu que les alinéas interpolés entre les tableaux, dans le but de les expliquer, n'étaient pas inférieurs à la prose de Prévost (rien de l'abbé!) ni à celle de Croisset (rien de Flaubert!)
Tout le monde le conspua.
Ce tolle monta le ton de l'entretien, qui perdit un peu de décence. On parla d'un séducteur, de belle allure, qui passait pour avoir battu le record de l'infidélité conjugale, et dont, néanmoins, la séparation religieuse allait—disait-on—être prononcée par la Cour de Rome.
Un monsieur sévère se récria, proclamant que, si cette consécration ecclésiastique se voyait accordée à de tels coups de canif dans le contrat, une sanction, à ce point illogique, remettrait en question l'ordre de toutes choses, et il ajouta: «rien ne restera plus debout.»
Une dame dit: «ce n'est pas exact.»
—«Jacques est très gentil—dit, parlant d'un autre, la vieille Marquise de Saluver—c'est un vrai petit amant de voyage. Il me fait penser à ces couteaux de poche bien astiqués, et qui contiennent, sous une enveloppe mince, des tas d'affaires, utiles dans les déplacements. Quand une fois toutes les lames tirées, on croit que c'est fini, pas du tout, vous vous apercevez qu'il y a encore des choses qui vous avaient échappé, et qui vous rendront service en cours de route.»
—«Bravo! Marquise; le portrait, signé de vous, est digne de vous—dit Timon.—Je suis de votre avis, ces jeunes cheveux-plats du jour, ces «nu-têtistes», comme je les appelle, ne sont pas tous aussi détestables que le prétendent les censeurs. Il s'agit seulement de choisir. Rien de plus fâcheux (surtout pour lui!) qu'un jeune mufle, c'est entendu; mais je sais un moyen de s'en garer; voici le préservatif, faites-en votre profit. Le mufle à craindre, c'est le mufle agréable, parce qu'on le laisse approcher; et quand vous êtes à sa portée, il vous assène un de ces horribles manquements auxquels il doit son titre. Pendant ce temps-là, le bon gros mufle, à air de mufle, vous le tenez à distance, sur la foi de son signalement, peut-être, du reste, trompeur, et qui vous prive de fréquenter un délicat déguisé, un sensible refoulé, aussi tendre que Poliche, le plus émouvant des personnages de Bataille.
«Malgré cela, il y a de jolies enveloppes, qui renferment de jolies âmes. Mais cet assemblage reste une combinaison rare, dont la rencontre n'en est que plus appréciable et gracieuse. On m'a présenté, cet hiver, au cours d'une fête de glace, par je ne sais combien de degrés de froid, un jeune homme qui, malgré ma protestation, n'a voulu me parler que le front découvert. J'en fus aussi touché que le fut Stendhal, de l'excuse d'un passant, qui l'avait heurté devant une boutique. Rien de plus émouvant que de se voir accorder ce que l'on croit mériter. Pour récompenser ce beau patineur, qui ne le saura jamais, je l'ai désigné d'un nom charmant, je l'appelle «l'Ange de la Politesse.» Quelqu'un, qui m'en a parlé depuis, m'a dit, de lui, qu'il représente «le parfait gentleman.» Évidemment, c'est ce que j'avais voulu dire; mais ce que j'ai trouvé est plus joli.
«Je vous vois venir, Marquise, vous allez me dire que le jeune homme tenait son chapeau bas, parce qu'il a de brillants cheveux blonds, qu'il était content de montrer. Je vous répondrai que ce fut son droit et son devoir. Vous ajouterez qu'il devait descendre de l'Engadine où ces formes sont en usage. Précisément, il en arrivait.»