—«L'avarice de la Duchesse du Mont était célèbre—dit Belval—elle invitait, le Vendredi, pour économiser la viande. Quand l'invité faisait la grimace, le Duc disait: «ma chère, vous auriez bien pu commander une côtelette». Et l'amphitryonne de répondre: «le tout est de savoir, mon ami, si on a la dispense.»
«Quand mon tour vint, je répliquai allègrement: «j'étais en règle, Madame; j'ai justement retrouvé, dans mes papiers de famille, deux parchemins, dont l'un me reconnaît le droit de faire dire la messe sur des autels portatifs, et l'autre, non seulement de manger gras, les jours maigres, mais de faire participer à cette faveur toute la compagnie de ceux avec qui je me trouve. Ce n'est donc pas seulement une côtelette que vous auriez pu faire faire pour moi, mais encore une pour chacun de vous, et je regrette que ma négligence à vous renseigner vous ait privés de cet avantage.»
—«Et voilà—gémit Armel de Syringe—comme vous vous exprimez sur le compte de nos coryphées!»
—«Dites choryphées—cria Madame Gyspa—si je m'en rapporte à l'orthographe innovée, en première ligne d'un article de tête, par un portraitiste cher à Monsieur de Diaghilew. Ce qui me fait me convaincre, une fois de plus, que les peintres qui donnent dans les lettres, se montrent d'une grande générosité alphabétique. Ils font pleuvoir voyelles et consonnes, comme si elles ne leur coûtaient rien, et traitent les grammaires comme des vessies.
«Musset a parlé d'un dessinateur qui «avait un gentil brin de plume à son crayon.» J'en sais qui ont toutes les plumes du geai, à leurs brosses de soies.»
—«Quoique je n'approuve pas toujours toutes vos jérémiades au picrate—dit Madame Stryge—il me faut bien, cette fois, me ranger à votre avis. Quelques-uns de ces malheureux qui ne peuvent laisser ni les tableaux tranquilles, ni les cités en repos, organisent une petite exposition consacrée à la «Reine des Lagunes». D'Annunzio et Barrès sont mis en avant. Quelques lignes tombées de la plume de l'un ou de l'autre de ces nobles célébrants, consacreraient l'office. Pas du tout, c'est Blanche qui jase, et je vous assure, d'un ton qui ferait envie à une trompe-marine! Après s'être exprimé sur «la joie des adolescents qui sentent leurs muscles saillir», il ose bien écrire «notre génie» en parlant de la corporation des Tintoret contemporains. On regrette de ne pas être peintre, pour se sentir en droit de lui répondre; «parlez pour vous!» Ce que l'on peut, du moins, faire, c'est répéter le mot de Veuillot, s'exprimant sur le compte d'un cacographe: «compère Jourdan, vous donnez un parfait exemple de mal écrire». Compère Jourdan vit encore.»
—«Ces amphibies de la plume et de l'huile—dit Timon—obéissent à l'émulation de Vasari, de Fromentin, de Rossetti et d'Albert Besnard, pour ne citer que ceux-là, qui les invitent à cumuler deux arts. Le jeu ne va pas sans danger. C'est comme écrivain que le second a produit son chef-d'œuvre. Quand au troisième, Whistler disait que les peintres le tenaient pour bon écrivain et réciproquement. Il est naturel que le désir de donner une forme à ses conceptions hésite entre la ligne et l'écriture; cela se voit fréquemment chez les littérateurs; Gautier et Musset en fournissent deux exemples, et chez nous, aujourd'hui, Bataille. Un beau jour, l'une de ces deux vocations l'emporte et, comme je viens de le prouver avec Fromentin, ce n'est pas toujours celle qui mène à l'œuvre maîtresse. Les professeurs n'y sont pour rien, heureux quand ils ne gâtent pas tout; mais par bonheur leur faible force ne saurait même aller jusque là. Ce ne sont presque jamais des maîtres, surtout en peinture. Quand j'entends de jeunes naïfs m'énoncer avec une espèce de fierté, le nom de ceux qui se permettent de leur donner des conseils, dans des ateliers à la mode, j'ai envie de leur dire: «cachez ça; ou bouchez-vous les oreilles.» Mais si je n'écoutais que mon intérêt pour ces néophytes, j'irais, jusqu'à leur dire: «passez au fil de vos appuis-main, ces solennels barbouilleurs, non sans avoir passé à tabac les croûtes de leur boulange. Évidemment un jeune homme qui apprend à écrire sous la direction de l'auteur des Lettres à Françoise, ne pourrait pas prétendre à donner un pendant aux Pléiades.»
—«Pour en revenir aux Grands—dit la comtesse Ziska—Arthur Meyer va faire jouer une pièce, destinée naturellement à purifier l'hermine, à blanchir l'albâtre et la neige. Qu'attendre d'autre, d'un pareil auteur? Ce qui me chiffonne, c'est que l'ouvrage sera joué aux Bouffes; un mot qui retire du sérieux à la chose. Elle est intitulée: «Ce qu'il faut taire».
—«Mais, ce qu'il faut taire—proposa la même voix aigre, plusieurs fois entendue, sans attribution de personne—est-ce que ce ne serait pas tout bonnement le texte?»
—«C'est un grand tort—dit Giuseppe Armide, un combattant célèbre par sa douceur—que de toujours plaisanter sur les sujets graves; je n'y reconnais pas un bon moyen de réagir contre des maux, que l'on n'a plus ensuite assez de larmes pour pleurer. J'ai vu l'image représentant une répétition de l'ouvrage dont j'entends parler. Elle est éloquente. L'auteur de Ce qu'on doit taire se voile la face, en songeant à Ce qu'on pourrait dire. Évidemment il fait appel à l'Agneau de Dieu, qui efface les péchés du Monde. L'Agneau répondra-t-il, ou se contentera-t-il, pour cette fois, de députer le Bouc Émissaire?»