«Puis ayant fouetté Cocotte, il se remit à poursuivre sa carrière, comme le dieu du poète, en versant, lui, des torrents, non plus de lumière, mais de poussière, sur ses obscurs blasphémateurs.»

—«Je vous préviens, mes maîtres—dit Raoul d'Hyères—que vous n'en avez pas fini, si vous laissez Albert Charmant s'égarer sur le terrain des histoires blasonnées. Arrêtez-le en route; ce n'est pas malédifiant, mais ce n'est pas non plus très gai. Enfin et surtout, gardez-vous bien de le croire sur parole, il est très capable d'inventer.»

—Charmant fit semblant de ne pas entendre et continua: «quand la Duchesse de Saint-Rémi commença d'avoir des doutes sur la vertu de sa belle-fille, elle se rendit seule à la chapelle du château, s'agenouilla devant l'autel, et dit: «mon Dieu, si ma bru n'est pas coupable, faites un signe.» Le signe ne s'étant pas produit, la belle-mère en conclut qu'il fallait sévir.»

—«Notre chère Marquise, n'est pas loin de ressembler à la Duchesse de Saint-Rémi—dit avec grâce, le Prince de Belval, en regardant Madame de Saluver.—Figurez-vous que, tous les soirs, en se couchant, elle demande à Dieu l'abaissement de deux personnages, dont l'élévation ne repose pas sur des assises sérieuses. C'est mettre Dieu dans l'embarras. Outre qu'il aurait trop à faire s'il lui fallait entrer dans de pareils détails et redresser des torts de ce genre, comment accorder ce qui n'est pas possible? Or, il n'est pas possible d'abaisser ce qui n'est élevé que sur un mensonge. Dieu s'en tire (il s'en tire toujours!) en se souvenant qu'il est le Dieu de Malebranche, et que ce philosophe lui permet de se retrancher derrière l'alibi de ce raisonnement: «Dieu n'agit pas par des volontés particulières.»

«Mais il ne faut pas, pour cela, désespérer, Marquise. Rien n'empêche le Dieu du philosophe, d'être aussi le Dieu du bon goût, et par suite, de se ranger naturellement à votre avis, sur le compte de ces deux «grosses légumes», auxquelles il destine, je veux le croire, non point hélas! pour vous faire plaisir, puisque ce n'est pas dans sa nature, mais de sa propre impulsion, à l'un, le fouet d'Héliodore, à l'autre, la mort de Sennachérib

—«Celle de la Duchesse du Var fut pathétique—reprit Charmant.—Jamais lit «à la duchesse» ne mérita mieux son nom. Cette presque-reine y agonisait, surprise d'obéir pour la première fois, et que la mort se permît de franchir son seuil, sans y avoir été invitée.

«Les «frisons» étaient alors à la mode, pour la coiffure, et cette grande coquette en avait porté de postiches. Ils n'étaient plus là, mais leur place restait, sur ce front livide, et baigné d'une sueur d'angoisse. Elle feignait de les remonter, d'un geste habituel, machinal, devenu inutile, puisqu'on les lui avait retirés, et dardait un coup d'œil angoissé, qui hésitait entre le miroir de la toilette et l'ivoire du Crucifix.

«Ses enfants, muets, debout, projetés par l'horreur et, je veux croire, par le chagrin, contre les murs rehaussés de la chambre d'apparat, regardaient mourir une duchesse

—«Pourquoi ne racontez-vous jamais que des histoires de duchesses, Charmant—dit Myrtil Trust—et jamais des histoires de Princesses?»

—«Parce que les premières occupent un tout autre rang dans l'ordre nobiliaire, mon bon ami. Il y a autant de différence entre les unes et les autres, qu'entre une canonisée et une bienheureuse, et même davantage. Vous me direz qu'il y a aussi princesses et princesses, vous avez raison; mais le public n'y voit pas plus de différence qu'entre un vers de la Duchesse de Verluise et un vers de Madame de Noailles. Regardez un peu autour de vous. Le célèbre mot «c'est nous qui sons les princesses», quelle fille d'Ève ne pourrait le dire, aujourd'hui, pour peu que lui en vînt la fantaisie? Au pays des lautars, par exemple, s'il se trouvait par hasard (ce qui est peu probable) un mâle sans couronne, il se rencontrerait peut-être une fille amoureuse pour le prendre sans vergogne; mais si le cuisinier n'était pas prince, on ne le prendrait pas.»