Je n'en désirais pas moins être agréable à ma correspondante, et je résolus de lui conseiller d'adresser sa requête à la Duchesse de Verluise, qui venait de donner un Thé, en l'honneur de Madame Paquin, et devait, par suite, se laisser convaincre. Un scrupule me retint: je réfléchis que, parmi les portraits d'artistes dramatiques, destinés à illustrer le recueil, il se glisserait peut-être quelques demi-mondaines; ce serait, alors, manquer de tact, à l'égard d'une dame confrère, que je veux bien critiquer joyeusement sur le terrain des lettres, mais que je serais bien fâché d'offenser nulle part, et le moins du monde.
Eh bien! devinez ce qui advint: la brochure parut, préfacée par une autre duchesse, laquelle, d'ailleurs, s'en tira non sans esprit, avec une phrase dans le goût de ceci: «ces dames et ces demoiselles, ayant fait triompher des pièces, ne peuvent que mener des chapeaux à la victoire».
Parmi ces chapeautées dramatiques, aurait pu se trouver une actrice, dont j'ai oublié le nom, qui ne fait rien à l'affaire. L'important, c'est la variété de trépidation, que son aventure représente. Ce n'est pas une Française; elle n'en a pas moins étudié à Paris, obtenu l'entrée du Théâtre-Français, et finalement, le Sociétariat.
La Comédie ne m'intéresse plus beaucoup depuis l'Incendie. On y a représenté certains ouvrages qui méritaient plutôt d'être «mis au cabinet» comme le sonnet d'Oronte. Les quelques rares fois, que je me suis risqué dans cette nouvelle salle, j'y ai vu des spectatrices en robe d'Orléans gris, comme en portaient les femmes de chambre de ma mère; je me suis demandé si elles n'étaient pas payées par la caisse des employés, pour figurer la tradition. Ce qui m'étonne, c'est qu'on donne désormais, au Théâtre-Français, autre chose que les Rendez-vous bourgeois.
Victor Hugo parle d'une Église,
«Où, depuis trois cents ans, avaient déjà passé
Et pleuré bien des âmes»;
et Huysmans se représentait les voûtes de Saint-Séverin comme «saturées de prières». Les frises de ce vieux Théâtre avaient entendu Talma, et gardaient le souffle inspiré de ces fameuses pauses de Rachel, dont la notation retrouvée du Prince Georges de Prusse, assure que l'art merveilleux, quand elle prononçait les mots «respirer la fraîcheur», donnait à sentir comme le vent du large[14].
[14] Je me suis félicité de ce que cette intéressante révélation ait eu lieu, l'année même où je mettais, moi, aussi, en scène, le Prince Georges dans mon livre Castiglionien.
Que penser, après cela, d'un dramaturge écrivant cette phrase, à propos de la tragédie: «ne serait-il pas regrettable, infiniment, de voir disparaître un art, juste au moment où les Mounet, les Sylvain, les Lambert, les Bartet l'ont porté à un degré de perfection qui, sans doute ne fut pas égalé, s'il fut même atteint?»