Que penser, si ne n'est que Madame Bartet, à l'art parfait et charmant, que Monsieur Mounet-Sully, dont j'avouerais bien que les débuts me passionnèrent, si je ne préférais dire, avec l'agneau de La Fontaine: «comment l'aurais-je fait, si je n'étais pas né?» que penser, si ce n'est que de tels artistes, ne peuvent que juger imprudente une appréciation si excessive?
Revenons à la Comédienne.
Sans doute, après beaucoup de démarches pour obtenir le Voltaire de bronze, qui accompagne la dignité de sociétaire, l'artiste a donné sa démission. Le cas parut grave à quelques-uns, qui me semblent dans le vrai.
Qu'une Sarah Bernhardt de génie, une Brandès de valeur, un Coquelin et un Le Bargy de haut mérite se montrent susceptibles et fugitifs, c'est leur droit. Ils perdent au départ, en même temps qu'ils y gagnent. A eux d'établir l'équilibre entre ces deux plateaux. Mais qu'une étrangère puisse se faire donner un brevet relevé pour, ensuite, en user à travers le monde, sur les programmes et sur les affiches, un tel abus est à éviter.
Vous me répondrez, et je suis de votre avis, que le principal est d'avoir du talent. Mais d'abord, la transfuge, si elle en a (je l'ignore, ne l'ayant jamais vue jouer) en doit, sans doute, une grande partie au milieu qui lui fit accueil. Je n'ai qu'une raison de me méfier de ce talent, mais elle me paraît grave; c'est que la dame en parle elle-même. Tout en laissant tracer son ancien titre, en caractères lumineux, sur le nouveau théâtre de ses exploits, tout en protestant même, pour la forme, elle dit: «je ne compte que sur mon talent.» Ceci m'inquiète. Un jour Monsieur France murmura, en regardant un confrère: «il n'a pas de talent; moi, j'en ai un peu.»—La dame ne dit pas cela: elle dit «mon talent», tout court. Dans ces sortes de circonstances, on inspirera plus de confiance aux gens de goût, en usant de quelque circonlocution du genre de: «ce que j'ose appeler mon talent», ou «ce que de trop indulgents amis veulent bien considérer comme mon talent», etc. Mais n'oublions pas que cette comédienne est étrangère.
Une dame de lettres Françaises, qui, elle aussi, est une étrangère, se trouvait, un jour, chez un artisan de grand mérite, qui se réjouit de voir entrer dans son atelier cette personne connue, et cossue, dont il espérait des commandes. Elle lui dit: «je vous donnerai mon talent.» Elle n'en avait pas. Il fit un nez.
—«Je sais de quelle actrice vous parlez—répondit Timon, à qui l'on contait l'aventure de la comédienne—moi non plus je ne puis la juger de auditu, je ne l'ai pas entendue; mais il y a une chose qui me gêne pour son art: elle a dit des vers chez la Marquise de Saint-Paul, et, ça, vous le savez, ça ne pardonne pas!»
Ah! que la silencieuse démission de Monsieur Worms a paru plus éloquente! Sûr et fier de son nom, comme de ses moyens, il n'a pas voulu faire retentir le premier dans des controverses avec une Maison, à laquelle ce nom s'est et reste incorporé noblement. Quand aux seconds, il estime que les prouver vaut mieux que les mentionner. C'est la bonne manière.
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Après les comédiens, les peintres. Il y en a d'étonnants; j'en sais un qui a proposé au Duc de Luynes de finir la fresque d'Ingres, au château de Dampierre. C'est le même qui, dans une loterie, offrait un bout de papier, sur lequel il avait tracé magnifiquement: «bon pour un portrait d'une valeur de trente mille francs.» Voilà le défaut de ce qu'on croit être des synonymes. Ils ne tiennent pas compte des nuances qui, parfois deviennent criardes. Il y a des cas dans lesquels le mot valeur peut s'employer pour le mot prix; mais ce n'était pas ce jour-là.