Heureusement que la vengeance des mots ne s'endort guère. A quelque temps de là, une dame qui, ayant gagné le bon, avait eu la faiblesse d'en faire usage pour son propre compte, y ajouta l'imprudence d'avouer cette erreur à Timon, qui lui rendait visite. Comme, pour se disculper, elle avançait naïvement qu'on ne pouvait cependant pas laisser sans usage un si gros chiffon de papier-monnaie, il lui répondit: «vous n'avez donc pas de femme de chambre!»

Celle-là peint—écrivait Gavarni, d'un de ses modèles.—Il aurait ajouté: celui-là écrit, s'il avait connu Monsieur Blanche. «J'ai fait beaucoup de portraits; ils ne sont pas tous bons»,—affirme ce traducteur de mentalités atténuées.—Je ne sais rien, je l'avoue, rien de plus divertissant que cette phrase. Je me la répète, chaque fois que je sens les blue devils me menacer, et instantanément, ils font place aux diables les roses. J'ajoute comme Baudelaire: «frères, est-il besoin de vous en donner les raisons?»

Ce n'est pas tout. Une voyageuse, qui n'y va pas de main morte, a vu, dans Venise, une exposition du même, laquelle comptait, paraît-il, beaucoup de numéros. Elle s'écrie: «faire un choix, entre ces morceaux, les séparer, ce serait un crime, il faut transporter le tout dans un musée!» Peste! c'est vrai qu'il y a musée, et musée. Duquel veut parler la dame nomade, est-ce du Musée du Louvre, ou du Musée de Dieppe? Et puis, elle a peut-être bien voulu, tout simplement parler du Musée Tussaud, ou se payer notre tête.

Ce fut l'avis de certains touristes convaincus, à leur retour de la Ville des Doges, lorsqu'une personne, qui avait lu l'article, leur demanda s'ils avaient eu connaissance de ce vis-à-vis du Lion de Saint Marc, et du lion d'Auteuil. Ils ne répondirent rien, mais se mirent à rouler des yeux aussi furieux que s'ils avaient été Monsieur Degas. Dans ces yeux, on vit tout à coup s'enflammer des Tintorets géants, défiler des Carpaccios cérémonieux, dégringoler des Tiepolos, se mouvementer des Véronèses! Dans ces prunelles, on vit s'azurer la violette de Léonard, Ruskin y parut, sous sa barbe, avec un air rébarbatif. Quantités de belles choses s'y accusèrent, mais, j'ai le regret de l'avouer, on n'y vit aucun chérubin dessexué, ni la plus petite carpe à la gelée.

Cela dut faire de la peine à Monsieur Alexandre, qui leur est indulgent, dans ses moins bons jours; tout le monde en a. Une consolation pour Monsieur de La Gandara, lorsqu'il entend ce critique, parfois mieux inspiré, débiner ses tableaux de genre; je ne dis pas que j'aime autant la Cendrillon de ce peintre que ses hortensias d'un bleu si triste, dans leur feuillage d'un noir de jaspe; mais je la préfère beaucoup, néanmoins, à des Nijinsky en plumes d'oiseaux et en coquillages, qui me font penser à ce mot de Flaubert: «la conchyliologie les ennuya». Dieppe reparaît, même sans qu'on y pense.

Ah! les arts, dits décoratifs, ils en font de belles, depuis quelque temps! Mais, les pauvres! (celui qui les persuaderait de cela leur rendrait un fameux service!) ils n'oublient qu'une chose, à tout prendre, assez considérable, et qui serait de s'en référer à leur titre, à leur mission. Dans le mot décoratif, il y a décor. Oui, dans le mot, mais pas dans les salles qui se réclament de lui. L'aventure est la même que pour les modes, qui oublient qu'elles devraient parer et ridiculisent.

Si encore ces laideurs étaient nouvelles et personnelles, mais elles sont rebattues et pillées. D'impudents démarquages en font les frais. Beardsley reste surtout mis à contribution par les inventeurs à bon marché, les fabricants de vieux neuf; mais, bien entendu, un Beardsley dépourvu de tout ce qui représente son intérêt et son mérite, comme il arrive, heureusement, toujours, dans les conjonctures de pastiches.

Barrès me disait, une fois, quelque chose d'équivalent à ceci: «la contrefaçon est le commencement de la gloire». Si ce mot est vrai, Beardsley peut se vanter de se voir rendre un service de cet ordre-là par nos enfonceurs de portes ouvertes.

J'entends parler d'un ouvrage intitulé l'Art National. Ce titre m'inquiète d'autant plus que je crains de deviner juste, il pourrait bien s'y mêler une visée d'esthétique populaire. Pauvre peuple, Dieu te préserve de l'art nouveau! C'est bien assez d'être pauvre, sans se voir encore embêté par le modern style.

Gallé vint, un jour, me parler d'un projet de «vulgarisation d'art». J'entrai en colère, et lui répondis que le premier de ces substantifs commençait par anéantir l'autre. J'aime à croire qu'il ne tenait guère à cette locution, aussi odieuse que ce qu'elle représente. Son exposition, si précieusement aristocratique, du Palais Galliéra, en fait foi. C'est, depuis sa mort seulement, que sa production est devenue impersonnelle et tombée dans le courant, pour ne pas dire dans le commun, enfin qu'il lui est advenu, ironiquement, de faire cette fortune grossière qui avait été refusée aux ouvrages transcendants et dédaigneux du succès. L'achat et, par suite, l'argent, affluent vers ce qui pullule. Ce qui se réserve, a la gloire.