Je suis de ceux qui restent persuadés qu'il faut payer, si peu que ce soit, l'accès du musée. Cela se pratique à Londres, et à peu près partout; nulle part on n'a lieu de le regretter. L'opinion opposée, libéralement larmoyante, me paraît aveugle. Ce n'est presque jamais l'indigent, au sens absolu, qui sera impressionné par le chef-d'œuvre et, à son tour, le produira; mais il suffit que cela puisse arriver, témoin Bresdin, pour que l'on prenne garde. C'est facile. Des visites peuvent être organisées, des cartes, préparées à l'intention de ceux qui en exprimeraient le désir, seul garant de la dignité. Les autres ne font que fatiguer les banquettes et encombrer les bouches de chaleur. Dieu me préserve de ne pas attacher d'importance au repos de l'indigent et à son bien-être momentané; mais non erat hic locus.
Heureusement qu'il y a, paraît-il, encore de grands poètes. J'ai même lu, quelque part, le nom de celui qu'on estime le premier d'eux tous. Par malheur, je n'ai pas la mémoire des noms. Pourtant, je m'en souviens, c'était un nom Français. Cela me fut agréable. Depuis quelques années, chaque fois que l'on parle d'un écrivain Français, l'avez-vous remarqué? c'est toujours un étranger. Cet essai de réaction me suffit; je n'en demandai pas davantage, et ne fus pas même tenté de m'insurger contre l'intronisation inattendue. J'ai appris à me méfier de la méfiance, même de la mienne et, depuis, je me le suis tenu pour dit.
La première fois (qu'il y a donc longtemps de cela!) quand je vis se pâmer sur «le Mariage de Loti» bien des personnes dont le goût n'avait pas fait ses preuves, et qui n'y voyaient rien de plus qu'une exotique historiette d'amour, je restai sur la défensive. J'avais tort. Même suspicion, même erreur, à l'égard du livre de Philippe, «La Mère et l'Enfant». Plus tard, j'ai lu, j'ai pleuré…
Une larme coule et ne se trompe pas.
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Quoi qu'il en soit, l'époque a du bon. Pourtant je n'aime guère, je l'avoue, qu'à l'heure où Monsieur Poincaré, président depuis quelques minutes, inaugurait son septennat, «par la clémence», comme Charles-Quint, et visitait un hospice, les photographes n'aient pas cru devoir s'inspirer de lui et s'abstenir d'aveugler les malades avec du magnésium. J'avais vu poindre cette forme de cruauté, il y a quelques années, quand je reçus, dans mon Pavillon de Neuilly, un notable écrivain de la Péninsule. Les opérateurs, qui n'avaient négligé que de prendre mon avis, m'annoncèrent leur arrivée pour une heure fixe, en ajoutant que je devais avoir soin de me tenir prêt, ainsi que mon invité, à poser, devant leur appareil, un groupe chargé de représenter, aux yeux du Monde civilisé, l'Amitié internationale.
Je répondis à ces messieurs que mon interprétation de ce sentiment était plus intime, et prétendait s'en tenir aux nobles privilèges, non moins qu'aux délicates privautés des jours de Montaigne et de La Boétie.
Ils furent surpris, ayant cru m'honorer et me faire plaisir. On n'en finirait pas d'énumérer les signes d'incohérence et les phénomènes d'oscillation, présentés par nos jours de grâce.
Devinez ce qu'un magazine, qui se donne pour bien pensant, offre à ses abonnés chrétiens, en guise d'Œuf de Pâques: des vues de Palestine, parmi lesquelles il a fait évoluer sur place, des cabots et des théâtreuses, mimant, disons parodiant le drame sacro-saint, à l'intention des fidèles. Voilà le petit dernier de ce que Loti appelle «christianisme de pacotille.» Loti parle bien.
Un jeune richard fait à sa mère une pension annuelle de trente mille francs. Elle affiche la prétention de recevoir le double. Il répond: «la situation de ma mère est des plus brillantes. Ce n'est pas des aliments qu'elle demande, mais la possibilité de satisfaire des goûts de luxe.»